vendredi 1 mars 2013

Carpe Noctem
















  Assis sur mon lit, je fixai avec un certain amusement mon téléphone portable, que venait de me remettre solennellement mon oncle ; pour un peu, il y aurait eu une cérémonie. Mais je savais pertinemment que cette "preuve de confiance" était un bobard éhonté, pour dissimuler le fait qu'on me mettait une clochette électronique autour du cou, ou plutôt, dans la poche.

  Je pianotai sur le clavier, ouvris le répertoire ; comme je m'y attendais, vide, ou presque. Tous mes contacts avaient été supprimés, les numéros et les identités de ceux qui avaient fait partie de ma vie rayés de la carte. Ils avaient été remplacés par le numéro de la maison, le numéro personnel de mon oncle, celui des urgences, et, ho tiens, celui du centre. En cas de rechute, j'imagine ?
  En fait, c'était un peu comme donner un trousseau de vieilles clés rouillées à un détenu lors de sa remise en liberté ; toutes sont pourries et inutiles, toute sauf une, toute neuve,qui est en fait... La clé de la cellule qu'il vient de quitter. Ô ironie, quand tu nous tiens....
  J'avais donc un portable qui ne me servait à rien. En un an, ma mémoire malmenée avait laissé filer peu à peu les quelques numéros que j'avais pu connaître par coeur, ce qui n'était peut-être pas plus mal ; avant le centre, l'ensemble de mes fréquentations étaient, comment dire... Extrêmement néfaste. Je crois bien qu'il n'y avait pas une seule personne, avec qui je traînais auparavant, dont le casier judiciaire était vide, c'est pour dire. J'avais salement dérapé à cette époque, je l'admettais, mais à leur manière, toutes ces personnes excentriques et marginales m'avaient apporté du réconfort, un sentiment d'appartenance à un milieu que je n'avais pu trouver ailleurs. Ho bien sûr, je pouvais toujours les retrouver, si je traversais toute la ville, pour revenir dans les bas quartiers où j'étais toujours fourré avant, dans les bars décrépis, les appartements sordides qui n'étaient rien de plus que des squats, les petits parc mal famés et dangereux dès le crépuscule. C'était la seule chose dont je me souvenais vraiment, dans ma "vie d'avant". J'avais commencé à déconner dès la fin du collège, la suite n'étant rien de plus qu'une longue spirale malsaine, qui m'avait entraîné inexorablement vers le fond du gouffre. Dont j'étais sorti in extremis, apparemment.
  Je fis tourner le téléphone entre mes doigts. En sortant du centre, je m'étais promis de ne pas recommencer les mêmes erreurs que celles qui m'y avaient emmené. J'avais trop souffert, cela avait été trop pénible. Je ne pensais pas être capable de surmonter une seconde descente aux enfers ; si je replongeais, cette fois, je me noierais.
  Mais... Je ne m'étais pas interdit de m'occuper un peu.


  Une heure plus tard, j'étais dehors. Je ne sais pas si mon oncle m'avait toujours pris pour un con ou s'il pensait que le centre m'avait ramolli les neurones ; quoiqu'il en soit, il me sous-estimait profondément. Il semblait bien que pour lui, une chambre située sous le toit, une interdiction de sortir après vingt-trois heures, et une porte d'entrée verrouillée étaient aptes à me faire obéir. La blague. J'avais trempé dans des cambriolages, alors merci bien. 
En l'occurrence, juste sous ma fenêtre, il y avait le petit toit en pente de la loggia, attenante à la cuisine. Il fallait s'aider de la gouttière pour atterrir dessus, faire extrêmement attention aux tuiles traîtres, et enfin, sauter à terre pour être libre. Rien de bien méchant, surtout pour moi. J'avais repéré l'astuce dès le deuxième jour, et tenté une mise en pratique le troisième. Remonter était un peu plus ardu, mais mon poids plume aidait bien ; la gouttière ne supporterait jamais mon oncle, par exemple...
  Le nez au vent, je m'aventurai dans un quartier de la ville que je ne connaissais absolument pas, n'ayant jamais été très curieux de la découvrir, avant le centre. Je me trouvais dans le coin bourgeois, où je n'aurai jamais foutu les pieds lorsque j'étais une petite frappe uniquement motivée par sa quête de défonce quotidienne. J'avais été pitoyable. Mais aujourd'hui, je pouvais à nouveau me balader dans la rue sans arrière-pensées, sans guetter un mec susceptible de me vendre de la came dans les impasses obscures, et franchement, ça me soulageait. Mais je n'étais pas non plus devenu irréprochable.
  Un peu au hasard, j'entrais dans le bar le plus miteux que je trouvais, par habitude. Enfin, miteux... Dans ce quartier, miteux, c'était un peu défraîchi, le sol pas forcément très propre, et deux ou trois mecs un peu louches accoudés au zinc. Là d'où je venais, miteux, c'était les cafards qui traînaient, les rats même, et un type en train de crever dans les chiottes, la seringue dans le bras. Deux secondes après avoir poussé la porte, j'avais déjà un p'tit sourire en coin. Les petits bourgeois qui cherchent à s'encanailler, ça m'a toujours fait marrer.
Je m'installais au bar, et commandai une vodka ; j'adore les classiques. Le barman me regarda de la tête aux pieds, je le vis insister un peu sur les tatouages, la sidecut, l'écarteur. Pas besoin de carte d'identité avec tout ça.
  Je trempai mes lèvres dans mon verre en rêvassant. C'était la rentrée, demain. Mes livres scolaires étaient sagement empilés sur mon bureau, j'avais ratissé la maison pour trouver de quoi me constituer une trousse digne de ce nom, et j'avais réglé le réveil sur mon portable. Putain. En fait, ça me donnait tellement la nausée qu'il fallait que je fasse une connerie ce soir, c'était vital. Pas une grosse. Pas une illégale. Juste un truc qui ne figurerait jamais dans la liste des bonnes moeurs et dans le manuel du parfait petit lycéen. Evidemment, on omettait la cuite, il fallait que je me lève à huit heures. Et puis,boire comme un trou n'avait jamais été ma spécialité... J'en avais d'autres, de bien plus... Intéressantes.
  Je finis mon verre, et rejoignis le fond de la salle mal éclairée, où quelques gars jouaient au billard. Un petit rougeaud, un grand à l'air coincé, un mec franchement laid et un autre a l'air vicelard, pas moche à regarder, qui essaya de me décocher un genre d'oeillade incendiaire. Bon. Mignon mais un peu con, parfait.
  Je fis mine de m'intéresser à la partie, précisant laconiquement que ce n'était pas avec ce genre de queue-là dans les mains que j'étais le plus doué quand on me demanda si je voulais jouer. Les trois premiers ne relevèrent pas le sous-entendu, mais mon copain vicieux du moment, cinq sur cinq. Il voulu me payer un verre, je répliquais que j'avais assez bu et qu'il n'avait pas besoin de ça pour continuer la soirée avec moi. J'étais à moitié blasé ; c'est dingue, comment les gens raisonnaient. Ce type ne me connaissait pas, était quand même assez intelligent pour voir que je n'avais même pas vingt ans, et probablement pas dix-huit quand on y regardait bien, mais son rêve le plus cher, pour le moment, était de me baiser contre un mur après m'avoir soûlé gratis, ça se voyait comme le nez au milieu de la figure. Et après, on s'étonnait que je sois, globalement, écœuré par le genre humain. Enfin, en l'occurrence, ce soir c'était sa chance.
  J'accélérais un peu le mouvement, ce n'était pas une flèche le pauvre, et dix minutes plus tard, on était en pleine action dans les WC pour handicapé. Ça faisait un an qu'on ne m'avait pas touché, j'avais les crocs, j'avais besoin de sentir que j'étais aussi vivant qu'avant, et toujours désirable, au fond. J'avais refusé le moindre contact au centre, qui avait décuplé mon petit côté sociopathe, et puis, certains des patients avaient une telle gueule, et un tel passif, que j'aurai pu craindre de me faire refiler toutes les saloperies de la terre rien qu'en les regardant trop longtemps. 
  Sur le moment, là, c'était pourtant pas le rêve, j'étais pressé contre le mur par un gars pas bien soucieux de m'faire mal ou non, mais je m'en foutais, mon corps réagissait au quart de tour, exactement comme avant, la machine tournait toujours. Je gémis même un peu plus que nécessaire, preuve de bonne volonté. Ensuite, je l'abandonnais avec le froc sur les chevilles, duquel j'avais retiré discrètement un paquet de clope pendant qu'il me pelotait, avant les choses sérieuses. Tranquillement, je quittai le bar, et m'en grillai une sur-le-champ. De ça, par contre, je n'avais pas été sevré, avec un minimum de fraude et des internes sympas, je me débrouillais pour cloper au moins une fois dans la semaine, au centre. De ça, je m'en foutais, j'avais voulu qu'on me débarrasse de cette putain d'héroïne qui avait contrôlé ma vie durant un temps, pas de la clope. Faut croire que je préférais m'injecter à petite dose du goudron dans les poumons plutôt que la mort galopante dans le sang.
  Je me promenais encore un petit moment, proche de l'euphorie pour la première fois depuis un an. J'avais mal aux hanches, mais peu importe, le vent nocturne caressait ma joue, je pouvais sentir autre chose que les odeurs d’ammoniaque du centre, l'odeur proprette de la maison, j'avais enfin le sentiment d'avoir retrouvé la réalité pour de bon. Le goût du tabac s'attardait sur la pointe de ma langue, les bruits nocturnes de la ville m'enveloppaient, rassurants, familiers. Quand il fut passé une heure sur mon téléphone, je rebroussais chemin, grimpais jusqu'à ma chambre comme un chat, me déshabillais et me laissais tomber sur le lit, étrangement éreinté, mais heureux comme un roi.
  Le jour, j'étais sage... La nuit, j'étais moi.

  Carpe Noctem...





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Image : par Slayerslat







7 commentaires:

  1. je l'aiiiiime *_____________*
    ok c'est pas un saint et tout mais il est génial je saurai pas expliquer!!!
    et toujours super bien écrit <3

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  2. Moi aussi je l'aiiiiime. *____* Il me fait penser à Effy, c'est un vrai-faux-saint xD
    Oh, on en est seulement au "deuxième chapitre", mais il a déjà couché avec Elias x) J'ai hâte d'en savoir un peu plus sur lui d'ailleurs, vu que j'ai déjà cerné le personnage d'Ivy. Juste parfait.
    Hâte de lire la suite ! <3

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  3. Merci à vous =3
    Aha non,ce n'est pas vraiment un "vrai faux saint",Effy donne l'impression d'être une vraie sainte-nitouche,mais Ivy ne cache pas vraiment ses mauvais penchants ^^
    Par contre,il y a erreur,Ivy et Elias ne se sont pas encore rencontrés,l'inconnu du bar est vraiment un inconnu ;)

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  4. Oh ? 'L'air vicelard', j'ai pensé à Elias moi x) Oups :x

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  5. Haha mais c'est parfait,ça veut dire que l'incarnation en résine d'Elias a la gueule de l'emploi,c'est bon ça B)

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  6. C'est pas le même genre que Mémoire d'une sale gosse mais c'est toujours très bien écri ! Ivy me plaît vraiment de plus en plus, continues sur ta lancée ;)

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  7. La gueule de l'emplois xDDDDD En effet, c'est bon ça 8)

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Un p'tit commentaire ? Même si l'auteur est un ours qui n'aime pas être dérangé dans son antre,il apprécie les retours sur son travail,ça l'encourage plus que des smarties ou le dernier tube de l'été.Et il ne mord pas.Normalement.