dimanche 9 juin 2013

A petite dose.













  Hébété, je plantai là Morgan et traversai la route, rejoindre un Jessie tout aussi surpris que moi. Lorsque je fus arrivé à sa hauteur, il me regarda des pieds à la tête, incrédule.

- Putain... Ivy, on croyait que t'étais... Putain, t'es pas mort ?!

  Sur le coup, je laissai échapper un drôle de bruit, à mi-chemin entre le ricanement et le gloussement contenu.

- Je me barre un an, donc je suis mort ?

- Mais ta baraque.. L'incendie... Putain, on a tous cru que t'avais cramé avec tes vieux !

  Je haussais les épaules. Le "on", c'était toute mon ancienne petite bande, dont pas un des membres n'était recommandable, de près ou de loin.

- Fallait regarder les infos, ils ont dit que j'en avais réchappé.

- Mais alors, t'étais ?

- En désintox.

  Sans surprise, je vis Jessie devenir plus incrédule encore, si c'était seulement possible. Normal. Ce mec, c'était celui qui m'avait donné ma première dose avec un "tiens, tu vas aimer !" Et il avait été mon principal fournisseur, en plus de ça. Autant dire au Père Noël qu'on a acheté un joujou en grande surface, c'est pareil.
  Je le vis lever le nez vers le lycée, ses mains tatouées dans les poches de son treillis, catogan au vent.

- Alors... T'es vivant... Tu sors de désintox... Et t'es dans un lycée de bourges, en plus ?

Il me regarda avec l'air du type qui s'attend à voir surgir une caméra cachée.

- Ouais. C'est mon oncle qui m'a collé là... Mais toi, qu'est-ce que tu fous dans le coin ?

  Jessie s'alluma une clope d'un geste vif et précis, ce qui l'avait toujours caractérisé. Il avait des yeux de rapace, qui présentement allaient de moi au lycée, puis du lycée à moi, comme s'il cherchait toujours à enregistrer ce que je venais de lui dire. Si moi, je m'étais transformé en un an, certes plus en profondeur qu'en surface, lui n'avait pas changé. J'avais l'impression de l'avoir quitté seulement hier, ce qui me perturbait au plus au point. Il avait toujours cet air de grand fauve, patiemment parti en chasse, pas pressé de toucher au but, mais certain d'obtenir ce qu'il voulait. Ses longs cheveux avaient toujours le même éclat cuivré que dans mes souvenirs, même sa manière de me regarder n'avait pas changé.
  Il haussa les épaules, tira une bouffée.

- Les bourges adorent s'encanailler, t'as dû le remarquer nan ? J'leur vends de la beu, en général ils n'osent pas passer au-dessus. Tu viens prendre un verre ?

  Je le regardai. Récupérer un portable débarrassé de tous mes anciens contacts, avec un nouveau numéro, me satisfaisait bien finalement. Certes, je m'emmerdais pas mal certains soirs et les week-end, sans mon ancienne petite bande, mais je me sentais sain et en sécurité, et, honnêtement, ça n'avait pas de prix...
  Semblant lire dans mes pensées, Jessie me dit :

- T'as pas cherché à reprendre le contact... Peur de replonger, hein ?

  Jessie était peut-être un dealer, mais ce n'était pas un mauvais gars. Il ne chercherait pas à me faire rechuter, lui, je le savais. C'était le mec le plus fiable, parmi mes anciens copains.     
  Mais il était rarement seul.

- J'aimerai que tu ne dise pas aux autres que tu m'as vu.

Je fis un geste vers le lycée.

- Là-dedans, je me fais chier et ce sont presque tous des cons. Mais je veux mon bac. Tu saisis ?

Il hocha la tête.

- Okay, ça marche. Tu viens ?

- J'ai encore un cours, là. Reviens à midi, on s'fera une bouffe.

  Il acquiesça, puis partit rejoindre deux élèves que je reconnaissais vaguement, sans doute pour leur fourguer sa marchandise. Encore un peu chamboulé, comme souvent lorsque l'une de nos vieilles connaissances avec qui on partage un passé compliqué refait surface sans prévenir. Morgan ne m'avait pas attendu ; tant mieux, il était pas à frétiller derrière moi, au moins.


  A la pause, je retrouvai Jessie devant les grilles, qui m'avait bien attendu. Sans un mot, nous marchâmes côte à côte, comme avant. J'avais l'impression de revenir en arrière, de nous voir traîner alors que j'aurai dû être en cours, en train de chercher un endroit pour traînailler avec un joint, en discutant de choses qui n'intéressaient que nous. Et, en même temps que je tentais de refouler ces souvenirs qui ne me plaisaient plus, je ressentis un grand élan dans la poitrine, un mélange de divers regrets.
  Mais je ne pipais mot. A côté de moi, Jessie restait tout aussi silencieux. Le silence, il y en avait toujours eu entre nous. Je ne débiterai pas les conneries fleur bleue habituelles, du genre "on n'avait même pas besoin de se parler pour se comprendre", c'est juste que la présence de l'autre nous suffisait. On s'appréciait aussi dans le silence, vu que ni lui, ni moi, n'étions des mecs loquaces.
  Nous finîmes par atterrir dans une espèce de brasserie, la première que nous avions trouvée. Aucun de nous deux ne mangea vraiment, j'avais l'impression que c'était plus pour se donner une contenance qu'autre chose.
  A la dérobée, je regardais Jessie, et lui faisait pareil. On attendait tous les deux que l'autre lance un vrai sujet de conversation, mais en attendant, on se tournait un peu autour.
  Jessie et moi, ça avait toujours été bizarre ; je l'avais rencontré à quatorze ans, quand lui en avait déjà dix-huit. A cette époque, j'étais juste un petit con de base, je commençais à peine les joints. Je m'étais mis à coller aux basques de Jessie, comme un vrai petit caniche. Il avait tenté de me chasser à coup de pieds au cul - parfois au sens littéral - mais j'avais tenu bon, et il m'avait gardé. Je devais me chercher une figure masculine à prendre en exemple, en ce temps-là ; forcément, avec ma mère qui enchaînait les beaux-pères, dont pas un seul ne daignait s'occuper de moi. Classique.
  Enfin, je n'avais jamais pris Jessie pour une figure paternelle - dieu merci - mais il avait été une sorte de héros pour moi, à une époque. Je l'avais imité, et un peu trop bien. Son geste, de me donner ma première dose, c'était comparable à pousser du doigt quelqu'un en équilibre sur la première marche de l'escalier, finalement.
  L'escalier de la cave, dans mon cas...
  Et j'avais été fou amoureux de lui. Enfin, je ne sais pas trop si c'était de l'amour, mais en tout cas, ça avait été dévorant. Il ne me l'avait jamais rendu ; j'avais quinze ans, lui, dix-neuf, il avait autre chose à foutre. J'étais qu'un gosse. Mais avec de la suite dans les idées. Je suis un vrai vicieux quand je m'y mets, si je veux quelque chose, j'y vais à fond. Quitte à me prendre le mur.
  Enfin, dans ce cas précis, je n'avais pas pris de mur, mais lui m'avait pris. Il avait été mon premier, et je sais qu'il s'en était voulu ensuite - un de nos potes lui avait même suggéré de relire le Code Pénal, d'ailleurs. Par la suite, j'avais compris que finalement, les relations intimes, même superficielles, même "juste comme ça", ça menait souvent au désastre.   
  J'avais arrêté d'y croire très vite. Certains rêvent de romantiques princes charmants, je rêve juste de plans cul pas assez charmants pour que je m'attache.
  C'est comme ça.
  Finalement, Jessie me tendit la perche, en me demandant ce que j'étais devenu. Je lui racontais le centre, le lycée. Lui, me donna des nouvelles des autres, de ceux que je ne voulais plus voir. Je le laissais parler, mais ne demandais pas les détails, et il n'insista pas. Revoir Jessie n'étais pas une erreur ; mais la bande au complet, si. Il fallait que je reste loin d'eux, et je pense qu'il me comprenait.
  Juste avant de partir, au moment de payer, je sortis un papier froissé de ma poche, en même temps que des pièces ; le flyer de Morgan, que j'avais oublié là. Jessie le prit, le regarda avec un amusement certain.

- J'peux venir ? Tes copains auront sûrement besoin d'un jardinier, avec du bon gazon.

  Malgré moi, je souris. J'avais dit vouloir calmer un peu Elias et ses ardeurs de psychopathe, peut-être qu'un pote dealer lui remettrait les idées en place.
  Et s'il n'était pas à la soirée...Bah, au moins, j'aurai quelqu'un à qui parler !






A suivre...





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Provenance de l'image : ici.



3 commentaires:

  1. Oh la... Morgan, Elias, Jessie dans la même pièce avec Ivy non loin.
    Il veut créer une 3° guerre mondiale ?!

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  2. Deux semaines sans update... Je suis pire qu'une junkie en manque de sa dose ! xD Je vais vraiment finir par te torturer sauvagement, attention attention !

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Un p'tit commentaire ? Même si l'auteur est un ours qui n'aime pas être dérangé dans son antre,il apprécie les retours sur son travail,ça l'encourage plus que des smarties ou le dernier tube de l'été.Et il ne mord pas.Normalement.