dimanche 30 juin 2013

Fuck Off.

















  Le samedi soir, je me faufilai comme un voleur chez Morgan, Jessie sur mes talons. Contrairement à ce que les flyers avaient pu laisser croire, il n'y avait pas de videur ou de surveillance à l'entrée ; à mon avis, c'était juste histoire de se la raconter, et d'éviter les indésirables.
  Ce soir-là, ma situation me semblait tellement bizarre, que même l'air ambiant avait une odeur étrange ; me retrouver en soirée avec Jessie, c'était un peu comme si rien ne s'était jamais passé. En me forçant un peu, j'arriverai peut-être même à me convaincre que mes parents étaient toujours en vie, que je me prendrais une savonnée en rentrant un peu trop tard à la maison, où je retrouverai ma chambre dans une pagaille indescriptible avec ma vieille télé, ma guitare et le doudou que j'avais eu bébé, rangé dans une caisse au fond d'un placard. Que mes cheveux étaient encore blonds, que mes vieux potes étaient tout près. Un frisson couru sur mon échine. J'avais la sensation d'avoir remonté le temps, annonciateur d'une Apocalypse à venir, une fin du monde, la fin d'un monde, qui ne concernait que moi, et que tout le monde ignorait.
  Pourtant, en faisant le tour de la maison, je croisai un miroir qui me renvoya l'image d'un garçon élancé, pâle avec les yeux charbonneux et une crinière blanche comme neige, toujours impeccablement rasée d'un côté. Et dans la cuisine, je fus surpris d'apercevoir Elias, occupé à se rouler un joint avec une fille. J'étais bel et bien dans le présent, et je savais ce qui m'attendait, si je dérapais comme avant.
  A mes côtés, Jessie, le nez en l'air et mains dans les poches, était visiblement très amusé de se retrouver dans une soirée biture classique d'ados. Il ne devait s'être équipé que "légèrement", ce n'est pas ici qu'il refourguerait ses drogues dures. Et tant mieux, parce que je ne cautionnais absolument plus. Bien sûr, je ne le dénoncerai pas, je ne le dénoncerai jamais, pas lui, pas Jessie, mais je n'étais pas vraiment doué pour jouer les hypocrites au sourire mielleux bien longtemps.
  Donc, ce soir, s'il se bornait à vendre un peu d'herbe, ça m'allait très bien.
  J'allai me servir un verre ou plutôt, j'allais prendre une bouteille de bière, histoire de m'occuper les mains. Jessie me tira soudain par la manche ;

- C'est qui, le bloc de marbre qui te fixe depuis que t'es entré ?

Un simple coup d'oeil en coin me confirma ce que je soupçonnais ; Elias, dans son coin, son joint au coin de ses lèvres... Hmmm... Toujours aussi hypnotiques, dardait sur moi un regard impénétrable, probablement en train de se demander ce que je fichais avec Jessie, qui ressemblait à un espèce de métalleux, ce soir.

- Un mec de ma classe, t'occupe. Il est bizarre.

  Je bus une gorgée de ma bière, et sentis éclore sur mon visage un sourire chafouin, que je réprimai aussitôt.

- Hé Jessie... Tu m'trouve toujours bandant ?

  Jessie s'étouffa dans son gobelet, hilare. Me regardant de la tête aux pieds, avant de jeter un coup d'oeil à Elias, il me demanda en rigolant :

- Tu veux faire enrager le mec bizarre ? 

Retour du sourire.

- Juste voir si je peux le faire chier.

- Attends, vous n'avez plus douze ans, là... Au pire, enferme-toi dans les chiottes et pousse des cris en te jetant contre les murs, ça aura l'air plus crédible.

- T'es con...

  Je posais ma bouteille, me collai à Jessie sans crier gare, et l'embrassai avec toute la conviction hypocrite dont j'étais capable. Après une seconde de flottement, il me suivit dans mon délire, allant même jusqu'à obligeamment descendre sa main libre sur mes fesses. Je l'embrassai avec la fougue du type affamé à deux doigts de se faire sauter en public, le genre d'attitude à laquelle je détestais assister habituellement. Lorsque je le lâchai, Jessie, le regard pétillant, me fit un signe de tête vers le coin où Elias était, et auquel je tournais le dos ; me retournant, je vis qu'il était parti. Ma petite blague, c'était clairement du niveau de collège, mais ça me faisait marrer.

- On peut savoir pourquoi tu fais toute cette comédie ?

Je haussais les épaules, et retournais à ma bière.

- Je l'aime pas beaucoup, et ça a l'air de l'emmerder, alors...

- Je me le serai fait, moi. Il a une jolie bouche de suceuse, en plus.

- Ouais, mais il est vraiment trop... Bizarre, il me met mal à l'aise.

Avec quelques grandes lampées, je finis ma bouteille. 

- J'te laisse faire ton commerce, à plus.

  Je l'abandonnais dans le salon et allai fureter ailleurs, voir s'il n'y avait pas moyen de s'amuser un peu avec ce qui me tomberai sous la main. Je n'avais pas prévu de rester très longtemps, de toute façon. Au détour d'un couloir je tombais nez à nez avec Morgan qui, vu ses yeux et son visage jovial, devait avoir déjà abusé du pétard ou de la bière, allez savoir. Ravi de tomber sur moi, il m'embarqua aussitôt jusqu'à la cuisine, où lui et ses potes avaient installé un "keg", un fût à pression rempli de bière, dans le plus pur style "biture teenage à l'américaine". Presque inconsciemment, je me passai la langue sur les lèvres. Maintenant que je m'interdisais toute drogue, il ne me restait que l'alcool, pour me défoncer un tant soit peu. C'était le week-end, je m'emmerdais et taciturne comme je l'étais, rien de tel qu'un coup dans le nez pour m'aider à me lâcher autant qu'avant, et profiter à fond de la danse.
Sous les encouragements de Morgan et de ses potes, je laissais deux types costauds me soulever, et me renverser tête en bas le temps de me gaver au tube du keg, histoire d'être bourré moins vite. J'avais pas fait ça depuis plus d'un an. Je bus assez pour devenir plus que pompette et redescendis sur le carrelage de la cuisine en ricanant, louvoyant un peu. Je me vautrai à-demi dans les bras de Morgan, qui gloussa et me coinça contre le bar le temps de me rouler une pelle monumentale. Je tirai sur son t-shirt avec un sourire vicelard, et l'instant d'après, je manquai de me ramasser en beauté sur la moquette de sa chambre. En gloussant comme une dinde, je le regardai s'écrouler sur le lit en tentant vainement d'enlever son baggy, et fini par lui grimper dessus en ronronnant, j'avais toujours eu l'alcool câlin. Sans percuter que la porte n'était pas fermée et qu'on était tout sauf discrets, je me retrouvai bientôt nu comme au premier jour, à cheval sur Morgan, qui griffait ma peau au rythme de mes coups de rein, grondant comme un animal sauvage. Gémissant comme un perdu, je fondis sur lui à plusieurs reprises pour l'embrasser avec avidité, lui entaillant même la lèvre par jeu. Il gronda et roula sur moi, prenant l'avantage, me bloquant sous son corps avec un sourire vicelard, qui eut pour seul effet de m'exciter davantage. Il me griffa, je le mordis, il me mordit, je le griffais. Je le laissais jouir en moi après avoir eu mon propre orgasme, un peu dessoûlé, et sautai ensuite du lit, cherchant mes vêtements.

- Kesstufou ? éructa-t-il,la voix pâteuse, allongé de tout son long sur le lit, encore à moitié au garde-à-vous.

- J'vais fumer, grommelai-je, essayant sans conviction d'enfiler mon pantalon à l'envers. Je m'assis sur le lit avec la grâce d'un parpaing, et Morgan en profita pour venir m'enlacer, mordillant mon oreille.

- Pars paaaaas....

- J'vais fumer je te dis, c'est bon tu va pas me chier une pendule là...

Je me retournais à-demi, lui attrapais le menton.

- Sois sage, j'reviens et j'te fais ta fête.

Il rigola, m'embrassa, et retomba sur ses oreillers. Je finis de me rhabiller avec des gestes approximatifs, et sortit de la chambre, louvoyant toujours un peu, d'une démarche pas très assurée. Je débouchai dans le salon, un peu embrumé, cherchant Jessie pour lui demander "un truc qui se fume", j'avais même oublié le mot pour désigner une clope. A la place de Jessie, je me heurtais à Elias, qui faillit renverser son gobelet sur moi. Je le fixai, puis me mis à rire.

- T'as une bouche de suceuse...

Je le vis sourire.

- Dans ce cas, c'est moi que t'aurai dû emmener dans la chambre au bout du couloir...

Je haussai les épaules, lorgnai son verre.

- Tu m'files ça ?

- Bien sûr. Une minute...

Je penchai la tête en arrière, poussai un soupir exagéré, et fis lentement un tour sur moi-même, soudainement fasciné par l'éclairage du plafond. Revenant ensuite sur terre en chancelant, je vis Elias me tendre son gobelet, tout sourire, le brouhaha de la fête en arrière-plan. Dans son autre main, je crus remarquer, en plissant les yeux, une sorte de gélule ouverte en deux, vide. Je pris le gobelet.

- Si t'es malade, casse-toi...

Je descendis le tout cul-sec.
Et ce fut le trou noir.




A suivre...





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Image par DaniXboi


4 commentaires:

  1. Ooooh •3•
    Super chapitre, l'attente est récompensée ^^
    Mais... Oh la la je la sens mal la gélule à Ellias :sss

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  2. Rooh, enfin ! Quel bonheur de retrouver Ivy. Même si l'ambiance est très "film américain pour ados", j'accroche pas mal, le charisme de l'ex toxico à crinière blanche, probablement.

    (Par contre, la gélule d'Ellias.../!\ Alerte viol /!\)

    Meka-Doll

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  3. Aaaah, chui contente de te lire à nouveau! Ca faisait longtemps!
    J'aime beaucoup ce chapitre, on ressent bien l'ambiance festive, avec un petit de fête américaine
    Par contre la gélule, là, elle me fait un peu peur pour Ivy

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  4. Ah, la magie du GHB...
    Non plus sérieusement ça fait longtemps que je lis No One Can Die et je tiens à dire que j'y prends toujours autant plaisir; tes textes sont vraiment très beaux et les personnages ainsi que l'histoire sont juste Ghaaaaa (je ne trouve même pas les mots). Enfin bref, continue comme ça.

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Un p'tit commentaire ? Même si l'auteur est un ours qui n'aime pas être dérangé dans son antre,il apprécie les retours sur son travail,ça l'encourage plus que des smarties ou le dernier tube de l'été.Et il ne mord pas.Normalement.