lundi 11 novembre 2013

Le jeu reste le même.







  Paresseusement, dans la matinée, je m'éveillais plusieurs fois pour constater qu'Elias m'enlaçait avec ferveur, bien que profondément endormi. Ne me réveillant que quelques minutes je le laissais faire, bien trop installé dans la douce tiédeur de mon petit nid, serré contre sa peau souple et chaude. Et puis je finis par me réveiller pour de bon, constatant que j'étais à présent seul dans le lit. Je marmonnai, me frottai les yeux, cherchant déjà mes vêtements. J'allai sortir du lit lorsque la porte s'ouvrit, me faisant changer d'avis. Je me tassai par réflexe sous la couette, alors que je regardais entrer, ébahi, Elias, seulement vêtu d'un t-shirt ample... Et chargé d'un monstrueux plateau de petit-déjeuner. Je devais vraiment avoir l'air stupéfait, car il gloussa, tout en déposant le plateau devant moi.

- J'ai l'impression d'avoir débarqué avec un fouet et du matos de bondage. C'est si choquant que ça ?

- Un peu, j'ai l'impression d'être dans un épisode de sitcom américaine, donc.. 

- J'essayais juste de me montrer gentleman.

  Sans répondre, j'observai le plateau d'un œil distrait, notre petite "conversation" d'hier soir me revenant en mémoire. Je commençais à m'inquiéter ; il essayait de flirter gentiment, là, ou quoi ?

- T'as pas besoin de faire ça... Finis-je par dire,en piochant une tartine.

- C'est quand même mieux que te filer un billet, tu crois pas ? répliqua-t-il en s'étirant paresseusement, avant d'ouvrir la fenêtre.

Je reposai brutalement la tartine sur le plateau, le fixant sans ciller.

- Retire tout de suite ce que tu viens de dire.

  Je reconnus à peine ma propre voix, tant elle était glaciale. Elias se tourna vers moi, l'air surpris, et vit que je ne plaisantais pas. Il fronça les sourcils, avant qu'un éclair de compréhension ne traverse ses yeux bleus.

- Ça t'es déjà arrivé de...

  Ce n'était pas vraiment une question, mais j'y répondis tout de même.

- Tu crois quoi. Un ado sans revenus, presque sans argent de poche, qui traîne dehors et qui se drogue ? Son dealer, il est tout gentil et il lui file ses doses gratuitement ? Ou alors, il trouve le fric sur des arbres ? 

  Je sorti du lit, me rhabillai avec des gestes rageurs.

- T'es vraiment trop con.

  Je l'entendis soupirer derrière moi, et alors que je passais mon sweat, je le sentis dans mon dos, tout près.

- J'aurai dû y penser. Navré.

  Le fait qu'il s'excuse sincèrement pour la toute première fois ne me fit même pas ciller, et je ne me retournais pas.

- Mais ne te comporte pas comme si tu devais en crever à force de honte.

  Je ne bronchais pas, enfilai mon jean.

- Tout ce que tu m'as raconté sur toi, tu l'as dit comme si c'était mortifiant, comme si c'était de ta faute. Ouais, il y a des gens dehors prêts à te cracher dessus pour ça, pour tout, ou pour la moindre petite chose qui ne rentre pas dans leurs "critères". Tu vis avec ça, et tu te laisse bouffer chaque jour de ta vie. Je suis peut-être un connard, mais je n'suis pas un con, Ivy. Tu t'inventes des défauts, et tu te concentres dessus.

  Je me retournai, impassible, pour être transpercé par ce même regard déjà croisé auparavant, celui qui me donnait l'impression d'être observé aux rayons X.

- T'as un caractère de merde, tu es parano, méfiant... Mais t'as plus de.. Cran que tous les mecs du bahut réunis. Voir de tous les mecs que j'ai connus.

  Je le fixai sans rien répondre, désarçonné, à la fois par cette facette perspicace et sincère, dénuée de pensées tordues ou d'ironie, qu'il me dévoilait, et par ce qu'il me disait. D'un coup, je me sentais fatigué, usé, les paroles de Jessie l'autre jour et celles d'Elias aujourd'hui rongeant ma vieille carapace bosselée, comme le ferait de l'acide. Mais malgré tout, je tins bon, car comme Elias le disait, j'étais parano... Et méfiant.

- Bon, tu me payes avant que je partes ? grinçais-je, le visage toujours aussi impassible.

- Ivy...

  Je le contournai, ramassai mon sac, posai la main sur la porte.

- C'est bon, te fatigue pas. On est pas un couple en train de s'engueuler, si ? C'est rien qu'une histoire de cul. T'as même pas besoin de me rappeler.


  Les vacances de la Toussaint arrivèrent vite, peut-être parce que je ne pensais à rien, que mes jours, mes nuits se succédaient sans événement notable, à tel point que tout se confondait dans ma tête. Depuis le week-end "orageux", je n'avais pas décoché un mot à Elias, si ce n'était de vagues grognements lorsqu'il m'avait signifié qu'il faudrait nous revoir juste vers la rentrée pour parfaire notre devoir. De son côté, il m'avait foutu la paix ; de toute façon, il n'avait pas tellement le choix, étant donné que je montrais les crocs dès qu'il faisait mine de s'approcher.
  En vérité, je ne lui en voulais pas vraiment pour ses mots malheureux, j'essayais surtout de m'en servir de prétexte pour couper les ponts. Sa manière de lire en moi, et d'être capable de me surprendre, de me déstabiliser aussi souvent, me faisait peur et je n'avais qu'une envie, partir en courant. J'avais une carapace, j'avais fini par me fondre dedans, il était hors de question que je laisse quelqu'un la transpercer ou m'en sortir. J'étais trop bien dedans, à l'abri dans une solitude pleine et acceptée, qui ne comportait aucune zone d'ombre, aucun recoin inexploré. C'était peut-être lâche, oui. Mais avec ce que j'avais déjà vécu, je n'avais plus la force de me confronter à d'autres souffrances, d'autres épreuves. Je me sentais usé, à bout.
  Je commençais les vacances en inertie totale. Je dormais, lisais, dormais. Fumais. Vadrouillais dans le quartier. Et puis, quand mes bougeottes nocturnes reprirent, je recommençais à filer par la fenêtre tel un chat de gouttière, me baladant au clair de lune, zigzaguant sous les lampadaires, en équilibre sur les trottoirs et les remparts, franchissant les palissades, suivant les voies ferrées jusqu'à la sortie de la ville, regardant les trains passer avec envie. Je me calfeutrais dans les cafés et les bars, me fondant dans la foule sans que personne ne fasse attention à moi, observant les autres, les gens, s'aimer et se détester, s'engueuler ou échanger, la tête et le coeur vides, ne les enviant ni ne les plaignant.
  Un soir, je me retrouvais au Guet-à-Pintes, me foutant totalement d'y croiser d'autres types de mon lycée. J'avais commandé un Monaco, et le sirotait tranquillement, appréciant la musique en fond sonore. Aussi, lorsqu'une main s'abattit brusquement sur mon épaule je faillis me retourner tous crocs dehors, car je crus tomber sur Elias, fraîchement revenu de ses vacances ; en fait, il ne s'agissait que d'Amaury, venu me saluer. Je le laissais s'installer à ma table lorsqu'il m'avoua être fatigué du billard avec ses potes, dans le fond. Etant donné que j'étais en mode "cristal" depuis quelque jours, je le laissais faire sans broncher. Le mode cristal, c'était une vieille plaisanterie entre Jessie et moi ; le cristal, un genre de pierre transparente, qui lassait tout filtrer ; autrement dit, moi, comme une pierre, immobile, qui laissait tout me traverser sans réagir, les gens, ce qu'ils me disaient, ce qui se passait autour de moi. Totalement inerte. Encore plus simple, un genre de plante verte, mais qui donnait l'impression d'être tout de même un minimum impliqué dans ce qui se passait, grâce à l'effet réfléchissant ; les gens se voyaient parler en me regardant, et ils avaient l'impression que je les écoutais.
  Cependant, Amaury finit par m'intéresser un minimum, et à me sortir un peu de mon marasme. Il était gentil, le genre vraiment bonne pâte, mais avec des tournures de phrases un peu acerbes, mordantes, et un humour un peu spécial qui me fit rire. Il finit par proposer de me ramener, ou plutôt de me raccompagner, vu le quartier et l'heure qu'il était. Je me demandais si j'avais tant l'air d'une princesse en détresse que ça, mais j'acceptais de bon coeur, étant de meilleure humeur.
  Alors que nous étions en chemin, Amaury me demanda soudain :

- Je voulais savoir... Il y a quelque chose, entre Elias et toi ?

  Étonné, je lui lançais un regard en coin, persuadé jusqu'alors que nous avions été discrets.

- Non. Pourquoi ?

- Il ressemble à un lion qui couverait une gazelle avant de la bouffer, avec toi, me répondit-il laconiquement.

  J'eus un petit rire.

- Il est bizarre, ce mec, hein ? Même un peu barge sur les bords, je trouve...

  Cette fois, ce fut à Amaury de me jeter un regard en biais.

- Je pensais pourtant que... Enfin, dans la classe, entre Elias, toi, Morgan... J'avais l'impression qu'il y avait un truc. Tu es...

- Pédé ? Ouais. Sinon, je me serai tapé Louise, fis-je, pince-sans-rire, faisant référence à la fille la plus incontestablement mignonne du bahut.

  Amaury rit.

- Tu n'es pas son genre, elle préfère les types du genre "Dieux du Stade."

  Je fronçais le nez.

- Tout ce que je déteste. Mais pourquoi tu voulais savoir s'il y avait un truc entre Elias et moi ?

- Je voulais savoir si vous étiez ensemble, en fait... Lui, je ne l'approche pas, mais je pensais... Enfin, je me disais...

  Du coin de l’œil, je l'observais, tandis que nous continuions à marcher, les mains dans les poches, notre souffle formant de petits nuages blancs dans l'air nocturne. J'attendais qu'il crache sa pilule, ce qu'il finit par faire maladroitement,mais ça avait le mérite d'être clair :

- Je me demandais ce que ça fait, d'être avec un mec.

- Physiquement ?

- Ouais. Je parle pas de la relation en elle-même ; je sais déjà qu'on évite les boutique de lingerie féminines, les pieds froids sous la couette, et les trois jours d'humeur de chien par mois, répondit-il, faussement sérieux.

- Et t'avais peur qu'Elias te casse la gueule si tu me demandais des "cours" ?

- Euh... Ben, voilà.

  Amaury était mignon, embarrassé. Je ne lui avais jamais trop prêté d'attention jusqu'alors, le trouvant agréable à regarder, sans plus. En fait, il avait le visage vraiment bien fait, naturellement un peu sévère, mais ses yeux verts perçants derrière ses lunettes carrées toujours impeccables, lui conféraient un genre d'air de loup à l'affût. Et ses cheveux noirs, un peu plus longs devant et souvent ramenés en arrière, une certaine classe. Il devait être impressionnant, en costard sombre.
  Amusé, je m'arrêtais, le forçant à m'imiter. Je m'approchais de lui, le chopais par le col, et lui roulais un patin le plus naturellement du monde. 

- Première leçon. Je n'sais pas si c'est vraiment différent qu'avec une fille dans mon
 cas ; je sais juste que moi, j'attaque volontiers, et que j'aime bien... Mordiller.

  M'apercevant que nous étions arrivés devant chez moi, je le quittais, tout ébahi, sur ces bonnes paroles :

- Je n'suis pas un pédagogue hors pair, mais... Si t'as envie d'autres leçons, on peut s'arranger.





A suivre...



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Image by Case15 ~



2 commentaires:

  1. Je veux bien qu'Ivy ait des circonstances atténuantes mais... Elias lui a quand même fait le ptit dèj au lit. Ca se respecte. Amaury il arrive comme un cheveu sur la soupe, j'attend de voir son rôle dans l'histoire avec curiosité !

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  2. J'idolâtre les p'tits-dej au lit,personnellement,mais vu qu'Ivy a un appétit d'oiseau,pas sûr que ça l'intéresse des masses :P
    Pour Amaury,disons que ça va peut-être apprendre à Elias à mieux surveiller ses plates-bandes >D

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Un p'tit commentaire ? Même si l'auteur est un ours qui n'aime pas être dérangé dans son antre,il apprécie les retours sur son travail,ça l'encourage plus que des smarties ou le dernier tube de l'été.Et il ne mord pas.Normalement.