dimanche 24 novembre 2013

Trahison ?















  Le jour de la rentrée, j'étais de bonne humeur, et ce pour trois raisons ; la première était que j'avais prévu de forcer les profs d'EPS à me faire changer de groupe, car sinon je décidais finalement de porter plainte pour ce qui m'était arrivé à la piscine - enfin, je ferai comme si. La seconde parce que j'avais simplement hâte de voir la tête d'Elias quand il se rendrait compte que j'avais décidé de tout bonnement l'ignorer à vie, et la troisième, parce que je portais fièrement un nouveau jean slim délavé et déchiré qui avait coûté la peau des fesses - les publicitaires sont décidément très forts, pour arriver à vendre à ce prix un truc qui a l'air d'avoir subi un accident ferroviaire. Enfin, moi je n'avais rien payé ; mais avant que mon oncle et ma tante ne comprennent que le "bocal à jurons" instauré pour leur crétin de fils, censé y déposer cinq euros à chaque fois qu'il jurait comme un poissonnier devant eux - ce qui était courant - n'était vidé ni par l'un ni par l'autre lorsqu'il était plein, j'avais le temps de m'enrichir. J'avais même encore un peu de reste, et ajouté aux vingt euros dont me faisait de temps en temps l'aumône mon oncle, en arrivage direct de mon... Héritage, je me sentais riche.
  Je fus bientôt en vue du lycée, duquel j'approchais tranquillement, mon casque vissé sur les oreilles. J'étais en train de franchir la foule pour entrer, lorsque je tombai presque nez à nez avec Elias qui s'en grillait une, adossé aux grilles. Sa peau, légèrement hâlée par son séjour grec, tranchait avec ses cheveux, dont la blondeur s'était encore éclaircie, la faisant plus que jamais ressembler à celle d'un suédois, ou de tout autre originaire des pays du nord. Lorsque ses yeux se posèrent soudain sur moi, je les découvris comme bien plus bleus qu'avant.   
  Voyant qu'il me toisait, je le regardai rapidement de la tête aux pieds, comme si j'évaluais une quelconque marchandise, avant de m'en détourner royalement et de franchir les grilles. S'il avait imaginé que je viendrais lui roucouler sous le nez la bouche en cœur, avec son fichu collier autour du cou comme une petite laisse, il s'était sacrément gouré.
  Une fois dans la cours, je saluais Alexandra, qui venait juste d'arriver. Se foutant royalement, que dis-je, impérialement d'être dans l'enceinte du lycée, elle s'en grillait aussi une, son regard bleu perdu dans le lointain, fredonnant à mi-voix dès que la cigarette quittait ses lèvres rouge sang - Alex aimait le fard à paupière très noir, et le rouge à lèvre très rouge. Ses pâles cheveux blonds opalins, longs et mousseux, dégoulinaient sur ses épaules jusqu'au creux de son dos dans une cascade de boucles soyeuses, tranchant avec ses vêtements sombres. Perchée sur des talons aiguilles du même rouge que ses lèvres, qui soulignaient le galbe parfait de ses jambes de danseuse, elle ressemblait à une poupée. Une poupée avec un mauvais caractère et une tendance à jurer méchamment, qui savait aussi très bien lever le coude, en soirée arrosée.

- Ivy. Tu essaie de savoir quelle petite culotte je porte ? Demanda-t-elle tranquillement, remarquant que je bloquais sur ses jambes, un peu dans les nuages.

- Euh... Non.

- Tant mieux. Parce que j'en ai pas mise ce matin, reprit-elle, balançant son mégot sur l'asphalte avant de l'écraser d'un coup sec.

- Tu va choper un rhume...

- Putain, non. J'trouverai bien un truc pour me tenir chaud à cet endroit, va.

  Impossible de savoir si elle était sérieuse, ou non, j'aimais bien ça chez elle. Nous fîmes quelques pas, Alex me demandant soudainement :

- Tu viens à la fête, mercredi ?

- Quelle fête ?

- Pour Halloween. On a pas pu en faire une pendant les vacances parce qu'on avait pas de baraque de libre,mais problème résolu. Ça se passe chez Olivier, il y aura du monde, et c'est déguisement obligatoire.

Je réfléchis, un peu amusé. Je n'avais pas fait de fête d'Halloween depuis longtemps, mais si la "tradition" existait toujours, c'était la seule fête de l'année où les filles - et même les garçons, d'ailleurs - pouvaient se déguiser de manière à ressembler à de parfaites traînées, sans que personne ne fasse de commentaires. Je me souvenais même d'une année où des fêtardes s'étaient faites arrêter pour "attentat à la pudeur", en quittant la fête... C'était marrant.

- Why not. Mais j'ai pas de costume, et j'ai pas assez de thune pour m'en acheter un. Alors, à moins de ressembler à un espèce de punk avec ce que je trouve dans mon armoire...

  Un petit sourire en coin, Alex me reluqua de haut en bas.

- Franchement, ça ne m'avait pas sauté aux yeux,mais t'es plutôt foutu comme une fille, en fait. Je suis sûre qu'on peut te trouver un petit quelque chose dans la mienne, d'armoire.

Je la regardais, méfiant.

- Je te vois venir. T'es une de ces filles qui n'a pas beaucoup joué à la poupée quand t'étais petite, hein ? Et maintenant, tu te venges sur les humains.

  L'air follement amusée par ce que je venais de dire, Alexandra partit d'un grand rire, m'entraînant à l'intérieur.

- Mais non. J'te ferai beau, tu brisera tous les petits cœurs libres de la soirée, promis. Viens à la maison ce soir, on trouvera bien.

- Si tu le dis...

  Elle me sourit, puis regarda derrière nous, avant de reporter son attention sur moi, et ainsi de suite pendant quelques secondes. Je finis par lui demander la raison de son manège, et elle me répondit ;

- Elias te mate.

- Et alors ? grommelai-je, sans me retourner.

- Ce mec est dingue de toi, me dit-elle pensivement, occupée à tirer un peu sa jupe noire serrée vers le bas, avant de passer devant le surveillant général.

- Hein ?

- Ça se voit, fit-elle en posant sur moi un regard un brin navré, comme si elle m'expliquait l'une des grandes lois de l'univers, que j'aurai dû, en toute logique, connaître par cœur. 

  Elle tourna encore une fois la tête vers ma bête... Blonde, et m'adressa un petit sourire.

- Tu l'obsède. Je le connais, Elias ; à partir du moment où il passe plus de temps à guetter ton regard, plutôt que tes seins ou ton cul, ça trompe pas. Mais lui, il a pas encore dû percuter.

  Je haussai les épaules.

- Tu racontes des conneries. Mes fesses doivent lui plaire, c'est tout.

- Je ne me trompe jamais, répliqua-t-elle, impériale. En tout cas, bon courage ; ce type est un animal. Tu va souffrir.

  Avant que je puisse réponde, elle me tapota l'épaule avec commisération, puis disparu à l'angle d'un couloir en rejetant gracieusement ses longues boucles derrière son épaule. Je restais planté là, un peu bête, me demandant avec un frisson si elle était sérieuse, et surtout, si c'était vrai. La possibilité que je puisse inspirer des... Sentiments à Elias me glaçait d'horreur, peut-être parce que j'avais toujours l'impression qu'il pourrait me tuer de sang-froid si je lui collais un râteau.
  Je chassais ces pensées de ma tête tant bien que mal, et me mis en quête de ma salle de cours, tête basse. Juste avant d'y parvenir, je tombai cette fois-ci sur Amaury, qui visiblement m'attendait. Je bloquai un instant ; on s'était quittés en très bon termes l'autre jour, mais sans rien décider. Il ne m'avait rien demandé, et je n'avais rien laissé planer, comme doute. Théoriquement, il n'y avait rien entre nous, et je ne lui devais rien, mais je sentais pourtant qu'il s'apprêtait à mettre le sujet sur le tapis.
  Je tentais donc un sourire poli, et attendis qu'il prenne la parole ; en fait de parole, il préféra m'enlacer et m'embrasser, là, devant tout le monde.
  Okay.
  Ça, c'était fait.
  Retenant un soupir, je m'apprêtais à le décourager, ou tout du moins à lui sortir mes fameuses "conditions", mais juste à ce moment-là Elias apparu au bout du couloir, marchant droit vers moi, apparemment calme mais les yeux flamboyants. Une pensée, non, un courant-éclair quasiment informulé, traversa alors mon esprit tel un flash.

Qu'est-ce que ça fait, finalement, de se sentir réellement aimé ?  

  Je regardais Amaury. Ce que je m'apprêtais à faire, ça allait à l'encontre de toutes mes valeurs, de mon mode de fonctionnement habituel ; mais, même si Amaury ne serait jamais rien de plus qu'un type sympa pour moi, il avait ouvert une brèche quelque part, qui me rendait désespérément curieux, qui me donnait envie de goûter, pour une fois, à une relation normale, où le sexe ne serait que l'un des composants, pas l'objet principal. Juste pour voir ce que ça faisait. Et puis, au-delà de ça, je voulais, désespérément aussi, me soustraire définitivement à Elias, l'empêcher une fois pour toute de me surprendre, de m'attraper lorsqu'il le voulait, surtout après ce que venait de me dire Alex.
  Alors que, du coin de l’œil, je voyais Elias se rapprocher dangereusement, je souris à Amaury, de la manière la plus tendre que j'avais en stock, et l'embrassait en retour.

Au loin, la silhouette floue d'Elias s'était arrêtée.





A suivre...





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Image by kr00lin ~




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Un p'tit commentaire ? Même si l'auteur est un ours qui n'aime pas être dérangé dans son antre,il apprécie les retours sur son travail,ça l'encourage plus que des smarties ou le dernier tube de l'été.Et il ne mord pas.Normalement.