lundi 9 décembre 2013

Le feu sous la glace.











  Je regardai froidement Elias, m'empêchant de ciller. Il me fixait tout aussi intensément et cet échange je le sentais, pouvait encore durer quelques secondes, ou quelques heures. Je fis mon possible pour résister au magnétisme de ses prunelles glacées qui une fois encore, le transformaient en serpent, et moi en petite souris. Mais cette fois, je m'y refusais, il ne prendrait pas le contrôle. Le moment était venu de lui claquer définitivement la porte au nez, et de changer la serrure.

- Et tu t'es jamais dit que j'aurai envie de changer, justement ? De ne plus être un type comme... Toi ? lâchai-je, articulant soigneusement mes mots, afin qu'il les assimile bien tous.

  Il haussa un sourcil amusé. Même alcoolisé, il conservait un certain contrôle sur lui-même qui forçait le respect.

- Changer ? Mais les gens ne changent pas. Ils gardent leurs vices. Tout au plus... Ils apprennent à mieux les cacher.

- Je ne parierai pas dessus.

  Je lui tournais le dos, prêt à clore la conversation.

- Et si je réussis, ce sera plutôt grâce à un type comme Amaury.

  Je lui jetais un dernier coup d’œil.

- Toi, tu m'enfoncerai encore plus... Dans le vice.

Et je l'abandonnais là, traversant le couloir. Je l'entendis ricaner.

- On est pas chez Disney, Ivy... J'attendrais va. Les putes finissent avec les connards, c'est toujours comme ça...

  J'accélérai le pas, le chassai de ma tête. J'allai retrouver Amaury, inquiet à l'idée qu'il ai pu tout entendre ; mais heureusement, après avoir rendu ses derniers verres il avait plongé la tête sous le robinet d'eau froide, histoire de dessoûler. Je lui tapotais le dos, et il se redressa en s'ébrouant, l'air plus lucide que dans la bibliothèque. Je lui souris, ramenais ses mèches trempées en arrière.

- Je pense qu'il est temps de rentrer, hein ?

  Il acquiesça, se frictionna la tête avec une serviette, et me suivit dehors. Avec soulagement, je ne vis nulle trace d'Elias, qui semblait s'être volatilisé. 
  J'espérais qu'il avait compris la leçon.
  Dans le salon - un gigantesque bordel, à présent - nous croisâmes Alex, assise sur un mec - au sens littéral, celui-ci étant à quatre pattes, et elle installée sur son dos - qui croquait dans une pomme, apparemment plongée dans son rôle de Blanche-Neige avec application.   
  Devant mon regard interrogateur, elle sourit, claqua les fesses de sa chaise humaine, et dit :

- T'as vu, je me suis trouvé un nain. Il a perdu au poker, alors...

  J'indiquais la pomme :

- Et ça, c'est quoi ? Une pomme aux OGM ?

  Elle me fit un clin d'oeil.

- Non, je l'ai juste trempée dans... De la vodka.

  Elle agita la main.

- Rentrez bien. Je reste un peu, je cherche le prince charmant.

  Un type bourré au dernier degré s'écroula à ses pieds, et elle grimaça :

- Enfin, il y a surtout des crapauds, ce soir.

  Je ris et entraînai Amaury dehors, après avoir récupéré mon sac et ôté mes talons pour enfiler mes vieilles converses. Je commençais à souffrir le martyr, et je ne me sentais pas de rentrer à pied ainsi chaussé, plutôt mourir.
  Une fois chez lui, alors que nous quittions nos costumes et notre maquillage, je sautais sur Amaury sans cérémonie et l'entraînais au lit. J'avais besoin de gommer les dernières pensées concernant Elias qui s'accrochaient à moi, refusant de me lâcher. Je me concentrais de toutes mes forces sur mon amant ; c'était avec lui que je sortais, avec lui que je couchais, lui et c'était tout. Néanmoins, ça ne me rassura qu'un peu, et je fus long à trouver le sommeil, couché sur le dos, Amaury endormi avec sa tête sur ma poitrine.


  Le lendemain, tous les terminales ou presque arboraient une tête de déterré. Pour ceux qui étaient présents. Alexandra gardait vissée sur son nez une paire de lunettes aux verres fumés, couinant dès qu'un rayon de soleil faisait mine de la chatouiller. Amaury avait des yeux fatigués, et manqua de piquer du nez à plusieurs reprises. Mais Elias et moi avions un parfait teint de rose ; lui, je ne savais pas comment il faisait, mais moi, question nuits blanches et matinées difficiles, j'avais un niveau de maîtrise impressionnant. 
  La matinée s'écoula sans incident notable, sans doute parce que la moitié de la classe roupillait les yeux ouverts. Mais à midi, alors que je vadrouillais dans la cafétéria - j'avais beaucoup de mal à manger la bouffe bizarre qu'ils y servaient, je tenais surtout compagnie aux copains - je manquai de me prendre une baie vitrée en pleine tête lorsque je surpris, au loin, Elias en plein échange de salive avec Cassandra. Rien de choquant, si ce n'est que Cassandra était la fille la plus stupide de la planète. Et encore, probablement de la galaxie toute entière, si on y réfléchissait bien. J'étais certain que, si elle faisait don de son corps à la science après sa mort, la NASA serait apte à définir une fois pour toute la nature d'un trou noir rien qu'en examinant l'espace qui aurait normalement dû être occupé par sa cervelle.
  J'étais donc stupéfait que quelqu'un comme Elias, qui disposait d'une intelligence supérieure à la moyenne, daigne ne serait-ce que poser les yeux sur elle. Oui, elle était belle - enfin, bonne comme diraient certains - et c'était l'archétype de la fille facile, mais tout de même. En fait, je me sentais insulté d'être... Remplacé, si je pouvais dire, par ça. C'était vraiment vexant.
  Le temps d'assimiler, je les fixai un moment, avant de tourner les talons, ébranlé. Je me demandais même à présent, si toute cette chasse à la souris que m'avait fait subir cet enfoiré n'avait pas été somme toute qu'une comédie.
  On ne fait pas un caprice pour manger du caviar si on accepte de se nourrir dans une poubelle, non ?
  En toute modestie, je vous assure qu'à côté de cette fille, je suis vraiment du caviar.
  Je retournai m'asseoir à la table d'Amaury et de sa bande, silencieux. Mais lorsque je vis Elias sortir de la cafétéria seul, pour rejoindre Morgan, je prétextai aller me chercher à boire pour les suivre en douce. Le tableau étant de plus en plus saisissant - je pensais qu'Elias ne se souciait pas vraiment de Morgan - c'était trop tentant.
  Je me mêlai à la file des élèves qui quittaient la cafétéria, suivant les deux blondinets jusqu'au foyer des élèves, bondé à cette heure-là. Je n'eus aucun mal à m'asseoir dans un petit coin à côté d'un groupe occupé à jouer aux cartes, juste derrière les fauteuils sur lesquels mes deux proies s'était assises. 
  Elias semblait blasé, triturant un porte-clé, tandis que Morgan pianotait sur son téléphone. Ils échangèrent quelques banalités, et je compris finalement qu'ils étaient plutôt proches, car il n'y avait aucune attirance entre eux (nouvel ébahissement de ma part) ; le mépris dont avait fait preuve Elias envers Morgan, j'en déduisis que c'était à cause de moi et des cabrioles que j'avais faites avec. Faut dire qu'on avait pas été des plus discrets.
  Comme je n'apprenais rien d'intéressant, je m'apprêtais à partir discrètement, mais dans le brouhaha ambiant j'entendis soudain Morgan demander :

- Pourquoi je t'ai vu tripoter la quiche (je devinais qu'il mentionnait Cassandra), tout à l'heure ? T'as perdu un pari ?

- Je sors avec, répondit Elias d'un air absent, déchirant le coin d'une feuille en petites boulettes.

- Tu... Quoi ? Euh, mec... Ce serait moins choquant de te voir la sortir réellement - genre, pour l'emmener pisser dans un pot de géraniums au bout d'une laisse à 
paillettes - plutôt que de te voir en couple avec.

- Pourquoi ?

- Ben... Parce que les rares fois où je t'ai vu avec quelqu'un, il y avait un truc, une connexion intellectuelle, tu vois ? Là, euh... Non, mais c'est une blague, hein ? Avoue. Tu ne peux pas sortir avec la quiche, qui s'est tapé presque tout le bahut.

  Elias haussa les épaules, toujours sans daigner regarder son interlocuteur.

- Elle suce bien. Ça me suffit. 

  J'ouvris de grands yeux, et j'entendis Morgan émettre une exclamation incrédule.

- Je dis peut-être une connerie, mais... T'étais pas plus ou moins sur Ivy ?

  Cette fois-ci, Elias se tourna vers Morgan avec un tel regard, comparable à un feu liquide sous la glace de l'hiver tellement ses prunelles flamboyaient, que je manquai de m'enfuir en courant. Il était véritablement furieux, dans un tel état de rage froide que même Morgan se raidit sur son siège, tout près de moi.

- Je l'ai sauté. Assis, couché, debout, comme j'ai voulu. Il n'y a rien d'autre. Okay ? RIEN.

  Il se leva brusquement, et je vis quelques élèves s'écarter instinctivement, tellement sa colère était palpable.

- On se voit plus tard.

  Et il sortit.
  Morgan soupira, et puis s'en fut aussi, aucun des deux ne m'ayant remarqué.
  Choqué, je restai encore quelques instants dans mon petit coin, tournant et retournant la scène à laquelle je venais d'assister dans ma tête. Venait s'y joindre les paroles de mise en garde d'Alexandra.

  Et là, je crois bien que je pris peur.






A suivre...








[Un petit commentaire fait toujours plaisir !]






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Image by Evils right hand ~


1 commentaire:

  1. Je n'ai qu'un mot a dire : "SENYEEUUUUR" 0.0 JZBBSUDBZJ !!!

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Un p'tit commentaire ? Même si l'auteur est un ours qui n'aime pas être dérangé dans son antre,il apprécie les retours sur son travail,ça l'encourage plus que des smarties ou le dernier tube de l'été.Et il ne mord pas.Normalement.