dimanche 26 janvier 2014

Précieux Conseils ?











La journée du lendemain se déroula dans une sorte de brouillard.
Je me réveillais meurtri de partout, à peine capable de supporter un vêtement sur certaines parcelles de ma peau. Je fus silencieux et éteint les heures qui suivirent, évitant soigneusement de croiser le regard d'Elias trop longtemps, ou de rester seul avec lui. Lui-même semblait songeur, profondément préoccupé par quelque chose - à peine se fatigua-t-il à réellement écraser les doigts de Rodrigue dans l'embrasure d'une porte dès qu'il en eu l'occasion. C'est aussi sans un mot qu'il me ramena où je l'avais attendu en ville, sur sa moto, en fin d'après-midi, après un discret crochet dans un buisson pour me transformer de nouveau en garçon. Je m'étais attendu à partir sans un mot, mais alors que je lui rendais son casque avant de tourner les talons, il me retint par le bras :

- Attends.

Je ne fis pas un geste pour me dégager, mais demeurais méfiant.

- Qu'est-ce que tu veux ?

- J'ai réfléchi à ce que tu m'as dit hier soir.

- Et ?

- Et alors, tu pourrai me donner une meilleure excuse.

- C'était pas du bidon. 

Je dégageais mon bras.

- Ce qui s'est passé... Hier soir... C'était pas normal. Oublie. Moi, c'est ce que je vais faire.

A bien l'observer, je crus une seconde, qu'il avait le regard d'une personne qu'on blesse. Mais l'instant d'après, il m'apparut comme d'habitude, maître et sûr de lui.

- C'est pas la première fois que j'entends ça. Tu ne crois pas que... Pour des erreurs qu'il faut oublier...Ça commence à faire un sacré paquet ?

- Je ne veux pas que ça se reproduise. Plus jamais.

- Fais gaffe. A sortir avec des mecs chiants comme Amaury, tu deviens chiant aussi.

Il me regarda, songeur.

- De quoi t'as peur ?

- De moi, répondis-je doucement.

Et je m'en fus.



Les jours qui suivirent, je demeurais distant avec Amaury, et ce pour plusieurs raisons.
La première était purement technique ; à moins de prétendre que je m'étais fait tabasser par un troupeau de cailloux ou que j'avais décidé de me laver quelques jours avec une pierre ponce, il était évident que l'état de mon dos allait le perturber s'il me voyait nu. La seconde, c'était à cause de l'étouffante culpabilité que je ressentais vis-à-vis de lui. Et la dernière, mais non des moindres, c'était parce que je... Réfléchissais. Même si ce week-end avait été éprouvant, il m'avait donné à méditer sur plusieurs points. Le plus dérangeant étant que j'étais capable de me transformer en bête sauvage, ce qui m'angoissait profondément. Plus je réfléchissais à ce sujet, plus je me disais que c'était parce que j'avais peur de perdre le contrôle sur moi-même, à nouveau ; bien sûr, c'était moins grave que ce qu'avait été mon enfer avec la drogue et la dépendance, mais... Au final, ça revenait un peu au même. J'avais l'impression de reconnaître les symptômes, de savoir ce qu'il allait arriver. Sauf qu'il n'existait pas de centre de désintox pour les gens amoureux de la mauvaise personne, ou pour ceux enlisés dans une relation destructrice, comme je pourrai l'être si je continuais dans cette voie-là. Moi qui m'étais toujours foutu des gens, qui avais apprit très tôt à ne dépendre de personne, et à ne faire véritablement confiance à personne, voilà que mon univers se fendillait. J'avais l'impression que tous ces exercices, tous ces efforts pour m'apprendre à contrôler ce que je faisais, et surtout ce que je ressentais, n'avaient servi à rien. Strictement à rien. Je croyais que je vivais dans une carapace indestructible, et pourtant, Elias commençait à la craqueler, lentement mais sûrement. Et moi, je ruais à l'intérieur, histoire de lui filer un coup de main.
Il fallait arrêter ça.
Mais qu'est-ce que je pouvais faire ? Il allait revenir à la charge, pour ça je lui faisais confiance. Et à moins de lui signifier mon refus de la manière la plus vomitive qui soit, ça ne fonctionnerai pas. Et pire encore, il arriverait forcément à me faire basculer de nouveau.
C'était inéluctable.
Si ma prise de distance vis-à-vis de lui, Amaury la goba sous couvert de stress pour le bac blanc, qui tombait juste avant les vacances de Noël, une autre personne ne fut pas dupe ; Alexandra. Et elle me le fit savoir - d'une très charmante façon - en me coinçant à la sortie du lycée, après un énième refus de ma part à passer la nuit chez Amaury.

- T'as tes règles en ce moment, Ivy ?

- Hein ?

Alors que je m'étais arrêté, en chemin vers l'arrêt de bus le plus proche, Alex me rejoignit à pas mesurés, perchée sur ses bottines en daim, tout en s'allumant une cigarette.

- Pour refuser autant de fois qu'Amaury ne t'enlève ne serait-ce que ta veste, soit t'as un problème, soit les menstruations masculines existent. Un grand pas pour la science.

Je soupirais et levais les yeux au ciel.

- Pas maintenant, Alex...

- Hum. T'as un problème, donc. Viens.

J'hésitais, puis finis par lui emboîter le pas. Même si Alex avait des méthodes que je qualifierai volontiers comme appartenant à un genre de bûcheron terroriste extrémiste, elle était de bon conseil, après tout.
Elle m'amena chez elle ; encore une fois, je me sentis un peu pataud dans cette chambre de fille - je n'étais pas habitué à les fréquenter ; en plus, cette chambre-là avait des allures de chambre de reine, ce qui ne m'aidait pas à me détendre.
Sans aucune cérémonie, Alex envoya voler ses fringues dans un coin dès que je fus installé, troquant sa tenue chic et irréprochable contre une petite robe blanche vaporeuse toute simple, qui comportait également un décolleté... Impressionnant.

- J'me mets à l'aise, ça te dérange pas ?

- Euh... Tant que tu te retrouve pas nue.

- Putain, c'est la première fois de ma vie qu'un mec me dit ça. T'as des couilles,
 t'es sûr ?

- J'suis pédé, chérie...

- Bah. C'est que t'as pas essayé l'autre côté.

- En même temps, j'ai jamais eu envie. T'as déjà couché avec un banc de bigorneaux pour être sûre que c'était pas ton genre ?

Elle se mit à rire, tout en retirant les épingles qui maintenaient ses cheveux dorés attachés. Je ne pus m'empêcher de tout de même l'admirer lorsque la cascade d'or liquide déferla sur son cou de cygne. Si elle s'en rendit compte, elle ne me le montra pas. Venant ensuite s'installer à côté de moi sur le lit, elle me fixa droit dans les yeux :

- Alors, raconte.

Je haussais les épaules. Aïe.

- J'ai rien à...

- Oh, ne me prends pas pour une gourde, hein. Qu'est-ce qui s'est passé ?

Je soupirais, hésitais, puis me retournais et, soulevant mon sweat et mon t-shirt, lui montrais mon dos.

- Oh. Dis donc, t'es allé te frotter à tous les arbres de la forêt pour gratter tes puces, ou quoi ?

- Non, juste à... Un gros sanglier. Cochon sauvage. Porc.

Je me retournais. Nouveau coup d'oeil inquisiteur.

- T'as forniqué avec Elias, donc.

- ... Voilà.

- Ho. Ben, fallait le dire.

- Parce que tu crois que c'est facile ?! J'ai quand même... Trompé Amaury. Tu sais, ton pote.

Alex eut un petit mouvement agacé de la main.

- Et alors, ça m'autorise à te jeter des pierres ? Je vais te dire, mon chou ; de toi à moi, je ne sais pas ce que tu fous avec Amaury. C'est un type adorable, merveilleux, mais il n'est clairement pas fait pour toi. Ce que tu me dis là, ça me choque moins qu'une meuf qui pond. Non, ce que je veux savoir, c'est pourquoi tu as l'air de souffrir à ce point. Psychologiquement, j'entends. Parce que ton dos, on dirait qu'un troupeau de clébards l'a gratté pour trouver un os, mon pauvre...

- Fous la paix à mon dos. Ce qui me perturbe, c'est que... J'ai perdu la tête, tu vois ? Et... Et lui aussi. Je veux dire, c'est pas normal, c'est... Dangereux ? Je ne me suis pas reconnu, c'était pire qu'être ivre, ou...

- Tu sais que les princes charmants, c'est une espèce en voix d'extinction ? L'amour... Ou n'importe quel autre sentiment de la même puissance... Peut prendre plusieurs formes. C'est normal, d'avoir peur de ce qu'on ne connaît pas. Après, la fuite n'est nécessaire que si ce que tu traverse est réellement néfaste pour toi. C'est le cas ?

- Alex... On parle d'Elias, là ! Tu sais, Elias ? Pas d'un bisounours, merde !

Je la vis soupirer, secouer la tête.

- Tu vas rester ici cette nuit, et je vais t'expliquer un peu la vie. Et crois-moi, con comme tu peux l'être, ça va être long. Très long.



A suivre...



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Source de l'image : inconnue é__è




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Un p'tit commentaire ? Même si l'auteur est un ours qui n'aime pas être dérangé dans son antre,il apprécie les retours sur son travail,ça l'encourage plus que des smarties ou le dernier tube de l'été.Et il ne mord pas.Normalement.