dimanche 30 mars 2014

Chiens de Faïence.














  Lorsqu'Elias me ramena chez lui, je faisais grise mine. Mon sac bourré à la hâte serré contre moi, je tremblais encore d'une fureur retenue, la gorge serrée et l'oeil noir. 
  J'étais sortis en trombe de chez moi une fois mon sac rempli, et avant que mon oncle n'ait pu réagir, j'avais déjà tourné au coin de la rue. J'avais appelé Elias dans les minutes qui avaient précédé ma fuite et celui-ci, arrêté au distributeur le plus proche, n'avait eu qu'à faire demi-tour pour venir me récupérer. Il m'avait écouté sans broncher, et j'avais ensuite dû le dissuader d'aller crever les pneus de la voiture adorée de mon oncle ; qu'il attende au moins quelques jours.
  Visiblement, la fatigue n'altérait en rien ses petites tendances psychopathes.
  Chez lui, je trouvais la maison vide. Sans surprise, ses illustres parents étaient toujours en réunion de famille, même si son frère - enfin, demi-frère, il insista lourdement sur ce mot - risquait de rentrer plus tôt.
  Dans sa chambre, je m'assis sur un coin du lit, le museau dans mon sac, toujours en révolte contre le monde entier, et la mâchoire contractée. Me jetant un regard, Elias entreprit de se débarrasser de sa veste en cuir et de son écharpe, avant de venir m'examiner d'un oeil critique.

- Je te propose d'aller te doucher et de dormir. Ensuite, on aura tout le loisir d'imaginer comment torturer ton oncle, ton cousin, et qui tu veux.

- J'préfère faire ça quand j'ai bien la haine, grognais-je.

- Moi pas. Ou ça risque de finir dans du sang et des larmes. Pour de vrai. La fatigue me rend méchant. L'absence de gel douche aussi.

  Il me fit un clin d'oeil, puis me tendit une main.

- A la douche ?

- J'ai pas envie.

- Ivy chéri, je suis navré, mais tu pues le renard qui a cavalé toute la nuit avant de se vautrer dans un tonneau de piquette. Et moi, je dois approcher du sanglier en rut. Et comme je n'ai pas envie de brûler la literie demain, à la douche.

  Sur ces bonnes paroles, il m'attrapa et me hissa dans ses bras sans autre forme de procès, m'entraînant dans la salle de bain. Je grognai et me tortillai comme un ver, mais il ne desserra pas son étreinte, l'air très content de lui.

- Aaaaallons mon petit loup. Je vais te frotter derrière les oreilles, et ensuite je te borderai. Sois sage.

- Tu t'es gouré de texte. Ce serait pas plutôt "je vais te lécher les orteils, et ensuite je te violerai" ? 

- C'est un programme intéressant, mais je suis vraiment fatigué.

Me déposant dans la salle de bain qui devait faire une fois et demie ma chambre, il me désigna successivement la douche, et la grande baignoire, chacune dans un coin opposé.

- Tu connais les lieux, tu prends ce que tu veux. Il y a des serviettes propres dans le placard, au fond. Ah, et ne touches pas au flacon Chanel, c'est à ma mère. Et je déteste cette odeur.

  Comme je le voyais s'apprêter à sortir, je le regardai de travers, étonné.

- Tu insiste pas pour me frotter le dos ?

- Je suis vraiment, vraiment claqué. En plus, je sais que tu me mordras si j'essaie.

  Avec un petit rire, il me laissa seul. Je haussai les épaules, envoyais voler mes fringues, et m'intéresser de près à la fonction jacuzzi de la grande baignoire.


  Après mes ablutions, je m'étais endormi comme un bébé dans le grand lit d'Elias, bien avant qu'il ne revienne de la salle de bain de ses parents. La suite de ma journée avait été une longue sieste ponctuée de petits moments de vague éveil, où j'avais enregistré la présence d'Elias, qui me serrai contre lui avec autant de conviction qu'un gamin son doudou. J'avais tenté de le désolidariser un peu de moi, mais autant essayer de bouger un tronc d'arbre. J'avais donc accepté la possibilité de mourir étouffé, et m'étais rendormi.
  Je me réveillais alors que la nuit commençait à tomber, seul. Je gigotai un peu, étonné de constater que l'espace occupé par Elias était vide, et déjà froid. Et puis, j'entendis des voix au loin. Est-ce que ses parents étaient rentrés ?
  Je m'étirai, me levai, allai me jauger dans le grand miroir mural ; j'étais un peu ébouriffé, mais j'avais meilleure mine, et si je passais un sweat large par-dessus mon t-shirt informe, je pouvais toujours passer pour Juliette, la fille-planche-à-pain. Vu que je serai bien forcé de sortir de la chambre, autant le faire tout de suite, comme une fleur.
  Je passai donc mon sweat, et m'aventurai dans l'espèce de corridor-mezzanine ; en me penchant par-dessus la balustrade, j'avisai Elias, habillé de frais, qui parlait avec... Une sorte de double. Un double un peu plus grand, avec les épaules plus carrés, et une blondeur plus foncée, mais un double quand même.
  Curieux, je descendis dans le salon, en me retenant de me frotter les yeux. Les deux blondinets se tournèrent vers moi d'un même mouvement ; Elias avait sa tête des mauvais jours, et l'autre me regarda aussitôt avec intérêt. La ressemblance était vraiment frappante, il ne pouvait s'agir que de son fameux demi-frère.
  Même si mon blond à moi était le plus beau.
  Avant que je n'ai pu saluer son frère, Elias dit, sur un ton impeccablement calme et détaché :

- James, je te présente Juliette. Juliette, mon demi-frère, James.

 - Salut, fis-je, surveillant ce frère, qui me dévisageait avec décidément beaucoup d'intérêt.

  James répondit à mon salut, puis se tourna vers son frère, l'air amusé.

- On est le premier janvier, et je trouve déjà une fille qui sort de ton lit. Tu parles d'une bonne résolution.

- Un lit sert principalement à dormir, espèce de débauché, répliqua Elias, toujours sur le ton calme qui commençait légèrement à m'inquiéter. Juliette... Tu as faim ?

- Euh... Un peu.

- Je m'en occupe, dit James en faisant un pas vers moi, tout sourire. Pendant que tu appelles les parents pour leur dire que... Nous sommes trois ici.

  Je vis les deux frères s'échanger un long regard, en chiens de faïence. 
  Traduction : "je me ferai un plaisir de cafter juste pour t'emmerder" et "je sais très bien que tu caftera rien que pour m'emmerder".
  Et je compris qu'ils se détestaient.
  Sans piper mot, James m'entraîna vers la cuisine tandis qu'Elias se laissait tomber dans un fauteuil avec le téléphone, non sans m'avoir lancé un regard d'avertissement.
  Je ne l'avais pas attendu pour me méfier de son frère, de toute façon.
  Je m'installai au bar de la grande cuisine américaine, me tortillant sur mon tabouret trop haut, un peu mal à l'aise.

- Thé ? Café ?

- Quelque chose avec du sucre...

- C'est mignon.

- Non, c'est surtout que je ne veux pas tomber dans les pommes.

- Jus de pomme, alors ?

- Parfait.

  Le nez dans mon verre, je l'observai à la dérobée. Il me faisait terriblement penser à un Elias plus vieux, même s'il émanait de lui une prétention peu commune ; je ne doutais pas qu'Elias s'aimait bien, lui aussi, mais il ne se sentait pas obligé de le faire savoir à la terre entière. J'avais toujours détesté les gens qui se pensaient mieux que les autres, c'est sans doute pour cette raison que James me hérissait le poil.
  S'accoudant au bar après avoir mis à ma disposition plus de nourriture que je ne pourrai jamais en avaler, James me dit soudain, l'air de rien :

- Elias m'avait parlé de toi.

- Ah ?

- Enfin... "Parler" n'est pas le terme exact, il m'a plutôt collé une photo de toi sous le nez.

  Ma relation officielle avec Elias commençait déjà à me transformer ; au lieu de répliquer sur-le-champ "d'où il a une photo de moi, cet enfoiré ?" je m'entendis répondre un sage "ah bon ?"

- Oui. Tu étais dans son dossier de filles canons...

  Il était amusant de voir James essayer, visiblement, de me monter tranquillement contre son petit frère. On avait affaire à un macho en plus, qui pensait que, en bonne fifille que j'étais, j'allais me précipiter en hurlant sur mon copain d'une voix suraiguë "salaud, tu me trompes c'est ça ?"
  Pas de chance, mec. J'ai une bite et je suis assez grand pour emmerder mon copain tout seul.
  Comme faire passer sa copine pour une bonne grosse garce, par exemple.

- De thons, tu veux dire, rectifiais-je. Enfin, elles sont sûrement bonnes, mais on ne joue pas dans la même catégorie, elles et moi.

  Je vis James hausser un sourcil amusé, que j'ignorai en piochant dans mes céréales.

- Tu n'es vraiment pas le genre habituel de mon frère...

- Je sais qu'il a eu une période "petite salopes décolorées", mais il m'a dit vouloir arrêter de suivre l'exemple de son aîné.

  J'avais vu la photo de la fiancée - enfin, j'espérais que c'était elle - de James au salon, j'espérais avoir fait mouche.
  Ah, vu sa tête, c'était bien sa fiancée.
  Avec un genre de rictus d'amusement, James délaissa son café pour se rapprocher un peu, sur le ton de la confidence.

- Il ne faut pas croire tout ce que dit mon frère. Il est... Un brin mythomane, mais tu dois déjà le savoir ? En plus de faire preuve d'une telle radinerie... Mon exact contraire.

  Je soutins son regard. Si Elias était un serpent, ce type était un anaconda.

- Je suis toujours enclin à... Gâter les jolies filles.

  La réplique "vu la gueule de ta fiancée, t'as dû faire des économies" faillit fuser, mais je me retins juste à temps. Heureusement, Elias fit bientôt irruption dans la cuisine et, à voir son regard lorsqu'il surprit son frère quasiment coude à coude avec moi, son humeur ne risquait pas de s'améliorer.
  Innocemment, James adressa un sourire dégoulinant d'hypocrisie à son petit frère.

- Les parents sont prévenus qu'il faudra demander à la bonniche de changer ta literie, ça y est ?

  Sans lui adresser le moindre regard, Elias me fit un signe de tête.

- Bouffe pas ça. Viens, on sort.

  Ayant compris qu'il avait besoin de calmer ses nerfs, et ayant de toute façon assez récupéré, je sautai de mon tabouret et le rejoignis.

- Au fait, grand frère ; ta chérie a appelé, je lui ai demandé si c'est bien à elle qu'appartient le string qui dépasse de la veste que t'as oublié au salon. Apparemment, elle te rappellera.





A suivre...








[Un petit commentaire est toujours utile]








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Picture by klamczucha ~




1 commentaire:

  1. Ca commence à devenir intéressant tout ça...

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Un p'tit commentaire ? Même si l'auteur est un ours qui n'aime pas être dérangé dans son antre,il apprécie les retours sur son travail,ça l'encourage plus que des smarties ou le dernier tube de l'été.Et il ne mord pas.Normalement.