dimanche 13 avril 2014

Chasse gardée !


















  La solution d'Elias consista à me balancer en pension chez Alexandra, dès que ses parents furent de retour.
  Bien sûr, il m'aurait gardé dans sa chambre, voir même attaché au lit et nourri à la petite cuillère, si je l'avais encouragé ; mais comme je n'avais pas envie de rester confiné, encore, dans une chambre, et que les parents d'Alexandra ne me faisaient pas peur eux, j'avais accepté l'offre.
  Alexandra eut donc le plaisir de composer une nouvelle page de ma vie fictive d'étudiant suisse fauché ; j'étais maintenant sans logement car le propriétaire de ma pension avait été méchant avec moi. Elle avait eu envie de broder un peu autour, mais je lui avais expliqué que, si, ne pas porter plainte pour une tentative de meurtre ou de viol organisé, ce serait louche vis-à-vis de ses parents.
  Aussi, l'avant-veille de la reprise des cours, Elias m'emmena chez elle avec mon gros sac, l'air plus dépité que jamais. Pendant que ma meilleure amie et sa mère s'attelaient à débarrasser la buanderie voisine pour m'y installer à grand renfort de gloussements, j'observais avec un amusement certain Elias faire le tour de la chambre de son ex avec un air très circonspect.
  En réalité, depuis leur rupture, ils avaient toujours été courtois l'un envers l'autre - Alex m'avait expliqué qu'entre eux, c'était comme la Guerre Froide ; les deux parties reconnaissaient la puissance de l'autre, et se gardaient bien de divulguer des secrets lui appartenant, vu que la partie d'en face possédait aussi des dossiers compromettants. Mais mon arrivée, et l'évolution de nos relations, les avait forcé à un rapprochement, et j'avais l'impression qu'ils redevenaient tranquillement amis. Bien sûr, Alexandra ne perdait pas une occasion de balancer des piques à Elias, et lui la traitait perpétuellement en nymphomane en état de manque, mais passons.
  Mais, aujourd'hui, à voir Elias inspecter le terrain, j'avais compris une autre chose ; il avait peur que je ne rejoue à saute-mouton avec Alexandra, ou que je ne me fasse encanailler. Il avait plus confiance en moi, qu'en elle ; et je le comprenais parfaitement.

- T'as suffisamment d'affaires ? Tu ne veux pas que je t'emmène en prendre en douce chez ton oncle ? Me fit-il brusquement.

  Pour lui faire plaisir, je farfouillai dans mon gros sac, ayant bien compris que c'était une manière détournée de me garder encore un peu avec lui.

- J'ai assez de fringues, j'ai pris la moitié de mon placard et je pourrai les laver. J'ai le chargeur de mon portable, des livres, mon maquillage... Mes affaires de cours, mais il me manque des manuels. Rien d'important, ça ira.

- Et ton oncle va mettre combien de temps avant de venir te chercher au lycée ?

- Il va attendre que toute probabilité que je sois en train de crever dans la rue soit prescrite, j'imagine. De toute façon, s'il essaie, je porte plainte. Je trouverai bien un truc, comme négligence ou violence verbale répétée.

- Si tu me laissais m'occuper de son cas...

- Je t'ai déjà vu en pleine action spontanée, j'ose même pas imaginer ce que tu pourrais faire avec préméditation.

  Il haussa les épaules, et continua de rôder comme un lion en cage, haussant un sourcil devant la nuisette on ne peut plus indécente d'Alex, posée sur la chaise de sa coiffeuse.

- Faudrait peut-être aller leur donner un coup de main dans la buanderie, si on veut être sûrs que tu dormes bien dedans.

  Je levais les yeux au ciel.

- Je vais pas la toucher, Alex. T'es con. C'était une fois, comme ça, le moment s'y prêtait, et puis c'est tout.

- Alexandra a le pouvoir de te faire réfléchir avec ta bite. Que tu sois un crétin ou un génie. T'avais pas remarqué ?

- Tu veux que je t'envoie un texto toutes les vingt minutes, quand je serai ici, ou quoi ? "Hey chéri tout va bien, je me tape pas ma pote, on joue au scrabble." Je te rappelle que j'étais célibataire quand c'était arrivé.

- Je te rappelle que t'as trompé ton mec avec moi.

- Je te rappelle que tu m'as pas vraiment laissé le choix.

- Je te rappelle qu'on a toujours le choix.

  On se regarda un petit moment, en chien de faïence, puis Elias se fendit d'un sourire innocent.

- Mais tu as raison, je devrais te faire confiance. Je vais donc laisser un mot à Alexandra, puisque toi, tu n'as pas besoin d'être rappelé à l'ordre.

- Un mot...?

  Perplexe, je le regardais fouiller dans ma trousse et en sortir mon gros feutre noir. Il comptait laisser un post-it "prière de ne pas coucher avec mon mec ?"

- Viens ici.

- Hein ?

- Viens je te dis.

  Je m'approchai juste un peu ; il me chopa par le col, me balança à plat ventre sur le lit, et s'assit sur mes jambes, le feutre entre les dents.

- Mais qu'est-ce que tu fous ?!

- T'inquiètche.

  Il passa ses mains sous mon ventre, et batailla un instant avec la fermeture de mon jean. Comprenant où il voulait en venir, je me tortillai comme un ver, mais il était vraiment trop fort pour moi.

- Mais arrête ! Espèce de malade !

- Chuuuuut.

  Cet abruti tira juste un peu mon jean pour dégager mon postérieur, avant de baisser le caleçon. Ensuite, tout naturellement, il se mit à écrire dessus.

- Putain mais t'es pas fini ! Tes parents te berçaient à coup de pelle ou quoi ?!

- T'occupe. Ça ne sera visible qu'aux personnes qui tenteront de te débaucher.

  Il me retourna ensuite comme une crêpe, et continua son petit manège sur mon bas-ventre, le plus tranquillement du monde. Dès qu'il me lâcha, je bondis les fesses à l'air vers le grand miroir, et me tortillai devant ; j'arborai à présent un magnifique sens interdit sur la fesse gauche, un "défense d'entrer" sur la droite, et sur mon bas-ventre, un sublime "chasse gardée".
  Ce mec était définitivement un psychopathe.
  Je me rhabillais, furieux, l'oeil noir.

- Tu te crois drôle ?

- Non, simplement doué d'un grand sens pratique.

  Je m'approchai, me collai juste sous son nez et lui plantai un index vengeur dans la poitrine.

- Rien que pour te faire payer ça, c'est abstinence le temps que tes conneries s'effacent.

 - Ouh, j'ai peur. Comme si t'en étais capable.

  Et l'animal me plaqua contre le mur, utilisant sans tarder sa bouche et ses mains pour me faire couiner. Il me relâcha trois secondes avant qu'Alex ne nous rejoigne, sa mission de rangement terminée.

- Dites, j'ai changé mes draps il y a deux jours, c'est gentil de respecter ça, mais si vous pouviez m'éviter de shampouiner la moquette...

- Je hais ce type, râlais-je en allant prudemment m'abriter à-demi derrière elle.

- Mais oui. Et dans deux nuits, tu va te sentir tellement seul qu'il faudra que je te prête des mouchoirs. Bon, Elias, fous le camp, on se voit demain de toute façon.


  Pour le dernier jour des vacances, Elias, Alexandra, Morgan et moi nous retrouvâmes à la grande fête foraine annuelle. Je n'y étais jamais allé, toujours fauché pour en profiter, et je me souvenais en avoir longuement rêvé, tout petit. Aussi Alex proposa-t-elle de me mettre une laisse, mais Elias s'assura de ne pas perdre le gosse que j'étais redevenu en ne lâchant pas ma main. 
  Après m'avoir laissé courir en piaillant, les yeux écarquillés devant des attractions dont j'avais seulement entendu parler sans jamais les essayer, ils me retrouvèrent devant le stand de tir à la carabine, émerveillé devant la plus grosse peluche de panda que j'avais vue de ma vie. Elias et Morgan échangèrent un regard puis, comme un seul homme, haranguèrent le forain pour tenter leur chance. Alex les regarda un moment déchiqueter les ballons comme des barbares, puis m'entraîna avec elle :

- Viens, pendant qu'ils jouent indirectement à "qui a la plus grosse", je veux te faire goûter ça.

  L'instant d'après, je me retrouvais avec une énorme barbapapa entre les mains. Fou de bonheur, je plongeais le museau tête la première dedans, tout surpris de me rendre compte immédiatement après du collant de la chose. Prise de fou rire, Alexandra manqua de s'étouffer avec sa pomme d'amour. Peu m'importait, je m'en goinfrai donc avec les doigts, certain d'avoir atteint le paradis.
  Un instant plus tard, Elias et Morgan nous rejoignirent, chacun portant un énorme panda ; le forain avait sans doute tenu à rester en vie. Triomphalement, Elias me tendit le sien, tandis qu'Alexandra se jetait sur celui de Morgan. Ravi, je laissais Elias me nettoyer la figure de barbapapa "à sa manière" ; avec ses lèvres, sa langue, et un mouchoir pour finir.
Parcourant les allées, et quelques attractions - si le Train Fantôme de m'avait pas effrayé pour un sou, je reconnaissais son attrait pour les pelotages en douce, par contre - Alexandra finit par nous traîner devant La Boule ; une espèce de petite cabine sphérique, avec seulement deux places, dont le destin était d'être projetée d'un coup en l'air, puis de rebondir au moyen de monstrueux élastiques. Incontestablement la pire attraction à sensations fortes de toute la Fête.

- J'y vais, annonça triomphalement mon amie. Qui monte avec moi ?

- Alex, fit Morgan, tu peux vraiment pas être une fille normale, des fois ? Je sais pas, tu veux pas aller à la pêche aux canards pour gagner une peluche de chaton ?

- Pourquoi on me parle de la pêche aux canards à chaque fois que je viens ici ? C'est à cause de ma collection de canards vibrants, ou quoi ? Mais tu sais que je ne m'en sers pas vraim...

- Je monte avec toi, ronronna Elias. Mais on va parier sur qui gueule en premier. Si je gagne, tu me prête ta chambre avec Ivy pendant une heure.

- Vendu. Et si je gagne, tu me le prête samedi prochain pour mon shopping chaussures, j'ai besoin d'un avis.

- Dites, est-ce que le prix a son mot à dire ?

- Non, répondirent-ils en choeur avant de se précipiter vers le forain qui gérait, tout en l'animant, l'attraction ; une foule de curieux attendait les prochains fous volontaires, pressés autour du boîtier qui abritait le micro relié à celui de la Boule ; on n'en perdrait pas une miette.
  Morgan et moi nous postâmes donc devant avec autant d'enthousiasme que les autres, pendant qu'Elias et Alexandra s'installaient et étaient harnachés.

- Je te parie dix balles que c'est Alex qui gueule en premier, me fit Morgan.

- Quinze qu'ils crient en même temps ?

- Vendu.

  La Boule fut lâchée avec une brusque détente, et un "KLONG" monstrueux. Il y eu un silence... Et le micro grésilla, nous laissant entendre hurler Elias et Alexandra comme des possédés.

- Tu me dois quinze balles, roucoulais-je.

  Trop hilare pour regretter sa perte, Morgan me les fourra dans la main, et j'attendis avec lui que mon mec et mon amie me furent rendus, le teint légèrement verdâtre.

- Cette folle m'a planté ses ongles dans la cuisse au décollage, haleta Elias, dont la tête tournait visiblement un peu.

  A côté de lui, Alexandra se massait pensivement les seins :

- C'est curieux, j'ai l'impression d'avoir les seins dans ma culotte, et les ovaires dans mon soutif...Je reviens.

Tandis qu'elle disparaissait entre deux roulottes, Morgan rigola.

- Et une galette qui va bien, une !

- J'ai crié fort ? voulu savoir Elias.

- Moins que quand je te fais... Mon truc spécial au lit, le rassurais-je.

  Morgan nous lança un regard perplexe, et Elias se mordit les lèvres pour ne pas s'esclaffer. Alex nous rejoignit bientôt, croquant dans une autre pomme d'amour. Devant nos regards, elle nous en retourna un, tout aussi interloqué.

- Quoi, vous pensiez que j'étais allée vomir ? Il en faudrait plus que ça. La dernière fois, c'est parce que ma cousine m'a fait manger un asticot, on avait dix ans. Mais moi, je lui ai fait manger un bébé limace, on est quittes.

- Cette fille est pas humaine, marmonna Morgan. Elle est encore plus dégueu que moi.

  Nous repartîmes dans les allées, et, au tournant d'un chemin, je tombais nez à nez avec... Jessie, des churros à la main. Je restais un instant interdit, ne sachant pas très bien si je devais m'attarder ou l'ignorer, mais il ne me laissa pas le temps de décider :

- Salut, Ivy. Je me demandais ce que tu devenais, vu que tu ne réponds plus au moindre de mes textos.

- Jessie, je t'ai dit que...

  Il leva une main :

- A moins que tu ne me reproches autre chose, tu va pouvoir de nouveau me 
supporter ; je sais qui t'a drogué, à cette fameuse soirée.






A suivre...








[Un petit commentaire est toujours utile!]







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Picture by heartxmassacre ~






3 commentaires:

  1. Encore un merveilleux passage !
    Tout sourire du début ... à la presque fin (je me demandais quand le couille allait arriver XD)
    Ce chapitre est vraiment agréable, j'aime plonger dans "la vie de tous les jours" des personnages comme ici.
    Et puis l'innocence d'Ivy, leur côté un peu "dingue" à tous est ... rafraichissant !
    C'est toujours agréable dans des histoires de lire les passages de détente entre potes. *soupir d'aise*

    Et tu nous a encore coupé dans un moment absolument critique, qui a sensiblement une incidence sur la suite du récit !
    J'attend avec impatience dimanche prochain :D

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    1. Merci beaucoup ^^
      J'avoue que j'essaie de faire des "pauses" dans les différentes intrigues,j'aime bien broder autour,parler de la vie de tous les jours,même si j'essaie de m'en servir comme raccord innocent pour mener d'un point A à un point B.
      Je suis en cours de rédaction pour dimanche prochain,j'espère frapper un grand coup :P
      Merci de me lire en tout cas <3

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  2. C'était trop tranquille pour être parfait xD
    Tout se passait bien et là...Le prochain chapitre risque de dépoter!

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Un p'tit commentaire ? Même si l'auteur est un ours qui n'aime pas être dérangé dans son antre,il apprécie les retours sur son travail,ça l'encourage plus que des smarties ou le dernier tube de l'été.Et il ne mord pas.Normalement.