dimanche 8 juin 2014

Échec...Et Mat.











  Un grand spectacle, c'est beaucoup de travail, et une petite dose d'improvisation.
  C'était son avis ; cela l'avait toujours été. Elias était partisan des plans de batailles serrés, qui néanmoins laissaient place à une note légère d'imprévu. Pour corser les choses. Comme dit dans le Cid de Corneille, "À vaincre sans péril on triomphe sans gloire". Se savoir tellement supérieur dans l'élaboration de sa vengeance, comparé aux pauvres esprits dont il se vengeait justement, qui la plupart du temps agissaient sur un coup de tête ou avec une bien pauvre préméditation, était trop ennuyeux. Il adorait leur laisser une infime chance de s'en tirer ; Elias était comme un chat, joueur et cruel. Après avoir donné de grands coups de pattes à l'oiseau, toutes griffes dehors, il s'éloignait un peu, s'asseyait, observait sa proie essayer de s'échapper. Curieusement, ses victimes rampaient toujours, au lieu d'essayer de s'envoler, alors qu'il leur en laissait la possibilité durant une fraction de seconde ; le chat se léchait alors les babines, et donnait le coup de grâce.
  Ou bien, parfois, il jouait à l'envers ; il tendait un piège, facilement détectable, et si sa victime tombait dedans, alors il était sans pitié.
  Il aimait ce frisson de l'imprévu, cette petite faille voulue dans son plan, qui exploitée pourrait tout faire s'écrouler. La plupart du temps, cette faille était basée sur le hasard ; l'un des éléments de son plan devait s'appuyer sur un instant précis, ou bien sur une habitude de sa victime... Quelque chose de jamais vraiment acquis, qui pouvait très bien ne pas fonctionner. Ce moment l'excitait plus que tout.
  Bien sûr, un plan B était prévu, puis un plan C, même un plan D ; et chacun augmentait en cruauté, chacun était plus machiavélique que le précédent. Tout compte fait, mieux valait pour ses cibles qu'elles périssent dès l'application du plan A ; les autres engendreraient bien trop de souffrances.


  Ce mardi-là, Elias piaffait donc d'impatience, sur la ligne de départ imaginaire dessinée dans son esprit. Le pur-sang qu'il était allait faire bouffer la poussière aux deux minables canassons qui avaient osé le défier.
  Comme à son habitude il avait tout prévu, chronométré le moindre de ses gestes, passé les actions à venir en revue des dizaines de fois dans son esprit. Et la faille, la faille était prévue au programme, palpitante au milieu du puzzle, comme une pièce ébréchée qui à la dernière minute pouvait s'en détacher, refuser de s'emboîter. Sa préférée.
  Il était huit heures moins le quart. Il avait choisi ce mardi pour plusieurs raisons, l'une d'entre elles étant qu'Ivy et Alexandra n'avaient pas cours avant dix heures, n'ayant pas les mêmes options que lui. Ainsi ils ne seraient pas dans ses pattes, et ne remarqueraient rien. Elias n'aurait pas non plus à s'inquiéter de la sécurité d'Ivy, sujet sacré parmi le sacré. Les deux abrutis ne tenteraient rien au lycée, s'ils avaient quelque chose à tenter, mais il répugnait à le laisser sans surveillance.
  D'un pas rapide, juste assez pour être efficace, mais pas assez pour être suspect, Elias s'engouffra dans le bâtiment principal au milieu des autres élèves. Rapidement, il atteignit le second étage, traversa le palier, ouvrit la petite porte qui menait à la salle d'arts plastiques. Les élèves en arts jouissaient d'une grande liberté et d'une certaine relation de confiance avec le professeur, aussi leur était-il accordé de vaquer à leurs occupations dans ladite salle avant le début officiel des cours.
  Chose qu'ignorait Ivy, que soupçonnait à peine Alexandra, que savait Morgan ; Elias passait toujours un peu de temps dans cette salle lorsqu'il en avait l'occasion, attiré depuis l'enfance par les arts graphiques. Seulement, c'était un don qu'il cachait soigneusement, autant que ses productions qu'il conservait jalousement, hors de toute atteinte. Il avait même choisi l'option d'anglais renforcé au lieu de celle des arts, préférant tout miser sur son avenir prochain, ne cédant pas à l'appel de sa plus secrète passion.
  Aussi les autres élèves le saluèrent sans aucune curiosité, habitués à le voir ici. C'était des secondes, qui travaillaient depuis quelques temps sur un projet de statues grandeur nature en fil de fer, papier mâché et décorations faites-main, qui comportaient pour certaines de petites sphères de plastique... Remplies de farine.
  Acceptant un gobelet de café tiré du coin tambouille où prof et élèves entreposaient toujours de quoi grignoter par tradition, Elias se posta à la fenêtre au fond de la salle, ouverte comme tous les matins. La salle d'arts donnait sur la rue, située directement au-dessus de la porte cochère réservée aux entrées et sorties des élèves du matin et du soir, à huit heures et dix-sept heures. Elias l'avait justement franchie quelques minutes plus tôt.
Prenant son air affable - l'avantage des secondes, c'est qu'ils le connaissaient encore mal de réputation, étant nouveaux de cette année - Elias fit mine de s'intéresser à leurs productions, discutant technique en sirotant son café. Il engagea plus particulièrement la conversation avec Tom, un mec très farceur dans l'âme, qu'il n'eut aucun mal à persuader de s'amuser un peu aux dépends des retardataires qui franchissaient la porte en catastrophe vers huit heures moins cinq, juste avant qu'elle ne ferme.
  Dimitri et Hugo la franchissaient toujours aux environ huit heures moins quatre depuis que ce dernier était en béquilles.
  Tandis que Tom commençait la confection de petites bombes à farine en gloussant, Elias l'imita, en confectionnant quatre ; deux contenaient de la farine, et les deux autres se partageaient le tiers de la poudre retrouvée chez lui, qu'il avait mis à l'écart dans un sachet de film alimentaire. Pour faire bonne mesure, il leur ajouta un peu de farine, qu'il avait lui-même apportée dans l'autre sachet, au cas où il n'aurait pas pu opérer de la salle d'arts, devant se contenter du premier étage. Le sachet de poudre vide fut ensuite rincé à l'eau du petit lavabo et subrepticement ajouté à la pile de matières premières qu'une élève collait, avec de la bonne glue liquide puante, sur sa statue, avant de recouvrir le tout de mousse et de peinture. 
  A huit heure moins six, Elias donna le signal, et Tom commença ses bombardements, rejoint par un copain, en rigolant. Elias avait soigneusement mis à l'écart ses propres bombes et, indifférent aux cris indignés qui s'élevaient dans la rue, guettait ses proies. Comme d'habitude, Dimitri et Hugo débouchèrent au coin de la rue, essoufflés, courant et claudiquant pour franchir la porte. Elias visa, tira ; ils reçurent chacun une bombe de drogue mâtinée de farine, puis une bombe à farine.La poudre de la première bombe se répandit dans leurs cheveux, sur leurs vêtements, s'infiltrant partout. La seconde, décochée plus mollement, n'explosa que sur leurs manteau et leurs sacs. Les voyant relever la tête, grimaçant de colère, Elias leur adressa un sourire goguenard et un magnifique geste obscène avant de disparaître. Félicitant Tom avec une tape sur l'épaule, il s'en fut dans le brouhaha ambiant.
  La première phase était un succès, et l'ennemi sûrement persuadé qu'il s'en tiendrait à ce genre de farces débiles pour se venger. Il était temps de passer à la suite.


  A la pause déjeuner, Elias s'aventura dans le parking du lycée, mains dans les poches et le nez au vent. Ivy était à la bibliothèque, en pleine angoisse de révisions fébriles pour l'interro de la journée, et il s'en était éclipsé sous prétexte de lui ramener quelque chose à manger. Se dirigeant sans hésitation vers le fond du parking, non loin de la haie pelée, il trouva avec satisfaction Dimitri et Hugo en train de récupérer leur déjeuner dans le coffre de la voiture de Dimitri avant de se rendre au foyer des élèves pour le manger, comme d'habitude ; Monsieur Dimitri étant trop snob pour manger ce que proposait la cantine, et Monsieur Hugo trop couvé par sa man-man qui lui confectionnait des petits plats.

- Salut, les gars, lança Elias avec un sourire carnassier en surgissant devant eux, venant s'appuyer contre le coffre grand ouvert de la voiture.

  S'immobilisant, déstabilisés, les deux siamois lui lancèrent un regard méfiant. Avec satisfaction, Elias nota qu'il leur restait quelques traînées de poudre dans leurs cheveux et les plis de leurs vêtements, à peine perceptibles, seulement visibles si on les savait là et qu'on les cherchait.

- Qu'est-ce que tu fous là ? demanda Dimitri, agressif.

- Rien de spécial, répondit mielleusement Elias, toujours appuyé sur une main, examinant les ongles de la seconde. Juste... Vous préciser que je vous ferai la peau à la moindre occasion, si vous recommencez ce que vous avez fait ce week-end. Je suis clair ?

  Peu soucieux d'être véritablement terrifiant pour cette fois, Elias se donna néanmoins la peine de les toiser d'un regard mauvais.

- On voit pas de quoi tu parle, cracha Hugo en s'éloignant aussi vite qu'il le pouvait.

  Après lui avoir jeté un regard noir, Dimitri attrapa le rabat du coffre, faisant mine de le lui refermer sur la tête. Elias se décala obligeamment, et Dimitri le claqua sur la voiture, pressé de s'en aller et visiblement pas tranquille.
  Patient, Elias attendit un petit moment qu'ils soient hors de vue. L'endroit où était garé la voiture était invisible depuis la rue, les "rebelles" du lycée se croyaient très fort en s'arrogeant ces places... Sans imaginer que ça pouvait se retourner contre eux.
  Avec satisfaction, Elias examina le coffre ; subtilisant un bout de bois en salle d'arts, il l'avait caché dans sa manche après y avoir déposé un peu de glue extra-forte juste avant ; lorsqu'il était venu prendre appui sur la voiture, les deux ordures distraites par ses menaces, il avait fermement collé cette petite cale improvisée en reportant tout son poids dessus, empêchant le coffre de se refermer complètement lorsque Dimitri avait abaissé le rabat. Aussi, il n'eut qu'à glisser deux doigts dans l'interstice pour ouvrir le coffre, après avoir équipé des gants neufs. Il retira la cale, dont la colle rapide n'avait pas eu le temps de sécher tout à fait. Le coffre étant déjà noir de bazar, et la voiture d'une propreté douteuse, cela n'attirerai pas l'attention. 
  Tranquillement, Elias se défit de son sac à dos, et le déposa dans le coffre, le soustrayant aux éventuels et très hypothétiques regards. Il en retira le second sachet, qui contenait les deux tiers restants de poudre. Il le déposa dans le coffre, et le dissimula ensuite grossièrement sous le plaid, les magazines pornographiques et les bouteilles de bière vides qui traînaient ; ce faisant, il eut la joie de découvrir une petite boîte métallique renfermant de l'herbe, et quelques joints ; cela donnerait encore plus de profondeur au spectacle qui allait suivre. Puis il récupéra son sac et ferma le coffre pour de bon, la voiture déjà automatiquement verrouillée. Elias ôta ensuite ses gants, les balança dans la bouche d’égout la plus proche avec la petite cale, et s'en fut en sifflotant acheter des gâteaux à son cher et tendre, juste avant de passer un certain coup de téléphone.


Dans l'après-midi, eut lieu une grande agitation dans le lycée ; la police, avec une brigade cynophile, venait de débarquer.
  Réunis dans le hall devant les casiers métalliques, tous les terminales écoutaient l'équipe des forces de l'ordre expliquer qu'un informateur anonyme soutenait depuis plusieurs jours que des dealers se trouvaient parmi les élèves de terminale ; rien de très difficile à croire, vu que plusieurs élèves avaient déjà été appréhendés par le passé pour possession de quelques grammes de stupéfiants. Certains gosses de riches se lassaient vite des cigarettes.
  Tranquillement appuyé contre le mur, Elias prit mentalement note de jeter le vieux téléphone portable avec sa carte prépayée, pour le moment éteint dans son sac, à la fin de la journée. Il s'en servait depuis dimanche, passant des coups de fils anonymes à quelques gradés de la police - merci au carnet d'adresses bien rempli de papa - les excitant toujours un peu plus. La police était persuadée qu'un réseau sévissait dans ce lycée - en fait, c'était très probablement dans le lycée technique à l'autre bout de la ville, ici il n'y avait que des consommateurs, d'après ce que savait Elias - il n'avait donc pas eu beaucoup de mal à les appâter. 
  Serrant Ivy contre lui, une main autour de sa taille - le pauvre tremblait presque, Elias avait prévu que cette histoire l'affolerait, mais on ne fait pas d'omelettes sans casser d’œufs, n'est-ce pas - il fixa la nuque de Dimitri, devant, au premier rang, avec Hugo à ses côtés. Les devançant dans la file des terminales convoqués, il leur avait montré les crocs en s'arrogeant le dernier rang, et ils n'avaient pas moufté. Elias ne pouvait pas voir leurs visages, mais il était pratiquement sûr que leurs petits cerveaux commençaient à faire le lien entre cette histoire, et leur plan tombé à l'eau samedi.  Il se retint de sourire.
  Le choix des policiers d'inspecter les casiers était prévisible. Frétillant, le chien renifleur attendait les directives de son maître ; aussi Elias se fit-il une joie de tendre discrètement la jambe, pour donner un bon coup de pied dans le sac de Dimitri, qui manqua de trébucher, les mousquetons accrochés à son sac cliquetant. Alertés, les policiers tournèrent la tête, tout comme le chien. Chien qui se mit à tirer sur sa laisse, avant de fondre droit sur les deux compères. Elias se mordit les lèvres pour ne pas rire en voyant l'animal gratter furieusement le bas de leurs jeans, leur mordillant les jambes tour à tour. Dimitri et Hugo, déjà peu fiers, paniquèrent lorsqu'ils furent brutalement sortis des rangs, alignés contre les casiers, avec fouille immédiate des leurs, ainsi que de leurs sacs. Le chien étant visiblement catégorique, et les policiers ne trouvant rien, ils redoublèrent d'efforts. Se glissant derrière le directeur, qui se retenait visiblement de s'arracher les cheveux à la pensée du scandale qui risquait de s'en suivre, Elias murmura, suffisamment fort "ils ont aussi une voiture..." Ce que répéta le directeur avec force de conviction en fendant les rangs des élèves, pressé d'en finir.
  Avec une satisfaction proche de la jouissance, Elias regarda les deux pauvres abrutis protester avec véhémence et clamer leur innocence ; ils ne voulaient pas que leur misérable petite herbe soit découverte... Sans penser un seul instant qu'un plus gros, beaucoup plus gros élément compromettant l'avait rejointe.
  Tandis que les terminales restaient cantonnés dans le hall à chuchoter entre eux, surexcités, policiers et chien évacuaient Dimitri et Hugo vers le parking du lycée, direction la voiture. Coulant un regard en biais vers Elias, Ivy le regarda longuement, suspicieux ; il lui retourna un sourire angélique.
  Aujourd'hui, il avait vraiment joué sans filet, demandant l'indulgence du hasard à plusieurs reprises ; le bombardement, la cale, l'appel téléphonique... Tout cela avait été minuté, mais tout cela aurait pu ne pas fonctionner.
  A son tour, Elias observa Ivy ; sourcils froncés, bras croisés, un air anxieux, mais qui ne pouvait cependant dissimuler totalement un air de soulagement, de satisfaction, même.

  Si Elias avait été un vrai chat, il en aurait ronronné.






A suivre...




[Un petit commentaire est toujours utile !]






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Picture by remussirion ~





2 commentaires:

  1. J'ai adoré ce chapitre, venant d'Elias, j'avais imaginé une vengeance plus sanglante, plus... machiavélique ? Mais finalement ses "farces" assez extrêmes ont été bien imaginées, j'avoue que j'ai jubilé au passage des bombes de farines et l'inspection de la police xD Je tire mon chapeau à l'auteur, comme tous les chapitres précédents, j'ai dévoré celui-là *-*

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  2. Merci beaucoup ^^
    Je pense que,étant donné ce que lui ont dit Ivy & Alex,Elias avait envie de rester dans les "normes de la légalité" (et en plus,il a la paix pour un bon de temps maintenant)

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Un p'tit commentaire ? Même si l'auteur est un ours qui n'aime pas être dérangé dans son antre,il apprécie les retours sur son travail,ça l'encourage plus que des smarties ou le dernier tube de l'été.Et il ne mord pas.Normalement.