dimanche 1 juin 2014

You could hurt yourself.









  Une fois qu'Ivy se fut endormi, Elias passa de longues minutes à le contempler, le front barré par un pli d'inquiétude. Le fait de le voir pleurer sans retenue l'avait beaucoup plus ébranlé qu'il ne l'avait laissé paraître ; il était tellement habitué au caractère retors, coléreux, et surtout fier de son copain qu'il en aurait presque pensé qu'il ne produisait pas de larmes. Ce qui lui était arrivé... Ce qu'avait fait Dimitri... Devait donc l'avoir atteint au plus profond de son être.
  Dimitri.
  Elias serra lentement les poings. Il avait toujours détesté qu'on touche à ce qu'il estimait être sa propriété, ou que l'on abîme, vole, ce qui lui appartenait. Objet, hamster ou humain.
Une fois, un type lui avait volé un vieux livre rare qu'il avait cherché des années et payé une petite fortune ; après avoir récupéré son bien, Elias en avait photocopié des centaines et des centaines de pages, pour les coller à la glue extra-forte sur toute la voiture du type, ainsi que le rez-de-chaussée de sa maison, fenêtres, portes et perron compris, et son garage.
  Une fois, un camarade de classe avait malmené le petit hamster qu'il avait amené pour le montrer à l'école, jusqu'à le tuer ; Elias avait récupéré le petit corps, et l'avait subtilement échangé avec la viande de l'assiette du garçon, à la cantine.
  Et ce soir, Dimitri avait manqué de gravement porter atteinte à son mec, après l'avoir terrorisé. Sans compter ce qu'avait subit Ivy par sa faute auparavant.
  Lentement, Elias recommença à caresser la chevelure neigeuse d'Ivy, espérant effacer le froncement de sourcils qui l'avait suivit jusque dans son sommeil. Un à un, il mettait en branle les rouages de son esprit, ceux dédiés à la rancune et à la vengeance. Passant soigneusement en revue tout ce qu'il savait de l'ennemi, notant ses habitudes, ses goûts, sa façon d'agir, il commençait à façonner une équation redoutable qui lui donnerai, une fois finie, la vengeance parfaite.
  Le souffle d'Ivy se fit bientôt plus profond, ses traits se détendirent un peu. Elias le surveilla encore quelques minutes, attentif au moindre changement, avant de le couvrir un peu plus et de desserrer doucement la main crispée sur la couette. Puis il se leva et quitta la chambre, cherchant à localiser Alexandra, qu'il trouva dans la cuisine occupée à garnir un monstrueux plateau.

- Je sais qu'il va se réveiller dans quelques heures, dit-elle pour toute explication. A chaque fois qu'il s'est endormi perturbé chez moi, il m'a fait le même coup. Je le ferai manger.

  Elias acquiesça, rajouta une paille dans le verre de jus d'orange.

- Tu pense que tu va réussir à ne pas tuer ces deux trous du cul ? demanda Alex sur un ton distrait.

- Je suis contre la peine de mort. La souffrance n'est pas assez longue.

- Ce serait quand même appréciable que tu ne fasse rien d'illégal...

- T'avais pourtant été satisfaite de ce que j'avais fait, quand ces deux types avaient essayé de te violer.

- C'était différent. T'étais moins dangereux à cette époque.

  Elias haussa les épaules. 

- Je retourne patrouiller dehors, tu reste avec lui ?

- Je finis ça et j'y vais.

  Elias quitta la maison, silencieux comme une ombre. Alors qu'il dépassait tout juste le perron, la brillance du plastique attira son oeil ; s'accroupissant près de l'une des grosses jardinières de pierre ouvragées que chérissait sa mère, il eut la joie de découvrir un petit sachet en plastique dissimulé à la hâte sous des galets, qui contenait une poudre blanche sans équivoque.

- Le fils de pute, marmonna Elias.

  Sans tarder, il se rendit dans la cuisine, de nouveau vide, et s'équipa de gants en caoutchouc neufs. Précautionneusement il alla ensuite ramasser le sachet, qu'il glissa dans un petit sac poubelle. Après quoi, retournant dans le jardin, il siffla les chiens qui accoururent en jappant joyeusement, langue pendante. Elias écarta le plus vieux, Jasper, et entraîna avec lui Perceval, qui frétillait déjà de la queue. Le faisant entrer dans la maison, Elias claqua la langue et le laissa renifler avec joie les lieux ou sa mère lui avait toujours interdit d'aller. Il ne s'était pas trompé ; Perceval jappa brusquement devant l'un des vases de collection. Repassant ses gants, Elias récupéra un second sachet. Patiemment, il fit faire le tour de la maison à son chien, qui retrouva pas moins de quatre autres sachets. James avait eu beau se moquer copieusement de son frère et de son père, qui avaient fait soumettre Perceval à un dressage long et rigoureux depuis son plus jeune âge, Elias n'avait jamais douté que les compétences de son chien préféré lui serait un jour utiles.
  Raccompagnant Perceval dans le jardin, Elias alla ensuite déposer gants et sac poubelle dans un lieu sûr, inaccessible à n'importe quel chien ; pas besoin d'être un génie pour comprendre sans trop de mal quel but avait eu Hugo en cachant de la drogue un peu partout. Et justement, être un génie ou presque, lui permettait de deviner exactement comment la suite de la nuit allait se dérouler.
  Sans surprise la police arriva bientôt, chien renifleur compris, prétextant avoir reçu des plaintes pour tapage nocturne ; les agents furent néanmoins surpris de constater une maison vide, sans fête d'aucune sorte. Tout sourire, Elias les laissa s'attarder à loisir, présentant Alexandra comme sa copine, qui multiplia les sourires angéliques et les battements de cils. Et il s'arrangea pour demander tranquillement, l'air de rien, des nouvelles de quelques gradés de la police que connaissait son père, l'homme qui avait sans doute le plus de relations dans cette foutue ville. La police ne fut pas bien longue à repartir à la suite de ça, leur chien n'ayant déniché que Richard III, qui siffla et cracha avec une majesté incomparable.
  Bien entendu Alexandra posa quelques questions, mais Elias la laissa soigneusement dans l'ignorance ; personne ne devait savoir. Son équation, avec l'ajout de cette nouvelle inconnue, s'était considérablement enrichie pour lui apporter un résultat à la hauteur de ses espérances, et il ne laisserait rien ni personne la lui gâcher.
  Tandis qu'Alexandra remontait au chevet d'Ivy, Elias entreprit de ranger la maison de fond en comble. Son habitude des fêtes clandestines, qui ne devaient laisser aucune preuve permettant à ses parents de l'inculper, et sa manie du rangement parfait eurent tôt fait d'éliminer toute trace de débauche adolescente. Après une autre rapide patrouille dehors - on était jamais trop prudent - Elias s'enferma dans la cuisine avec les six sachets de poudre. Fouillant dans le garde-manger, il récupéra une boîte de farine neuve, et un sachet de film alimentaire ; patiemment, il transféra l'intégralité de la farine dans le sachet, avant de mettre celui-ci dans la boîte, et de la fermer. Équipant de nouveau ses gants, il transféra les deux tiers de la poudre dans un seul et unique sachet, différent de marque et d'aspect avec le premier. Cela faisait une quantité assez importante, il serait intéressant de savoir où les deux connards avaient pu se la procurer. Le tiers restant fut transféré dans un autre sachet. Après quoi, boîte de farine, sachets et gants furent de retour dans le sac poubelle et à nouveau cachés jusqu'à mardi. Un sourire de piranha avait éclot sur ses lèvres ; assurément, cette semaine serait fort intéressante.
  Alors qu'il traversait le salon, Elias leva la tête lorsqu'il entendit un tambourinement soudain ; quatre à quatre, Ivy dévalait les escaliers, les cheveux en pétard et la marque de l'oreiller sur la joue, à moitié débraillé.

- Pourquoi les flics sont venus ?!

  Levant les yeux vers la mezzanine, Elias croisa le regard d'Alexandra, qui articula silencieusement : "Il a entendu la sirène."

  Avec un soupir amusé, Elias tendit une main vers Ivy pour chasser les mèches qui lui tombaient sur le museau, mais celui-ci attrapa sa main au vol et insista :

- Pourquoi ils sont venus ?! Tu leur a dit quelque chose ?

  Elias sonda son regard bleu ; c'était celui qu'il connaissait bien, celui de la biche aux abois. Pas besoin d'explication pour comprendre qu'Ivy ne tenait absolument pas à être de nouveau soupçonné de se droguer si ce qui s'était passé se répandait, sans parler d'être ramené chez son oncle dans une voiture de police s'il avait finalement été déclaré comme fugueur.
  Par contre, ce regard avait tendance à l'exciter, mieux valait ne pas s'attarder dessus.

- Calme-toi. Ce sont mes abrutis de voisins qui les avaient appelés pour tapage nocturne, le temps qu'ils se déplacent, j'avais mis tout le monde dehors. Je n'ai rien dit à personne.

  Un peu calmé, Ivy se mordilla la lèvre, anxieux. Visiblement, il n'avait pas fait de beaux rêves. L'attirant jalousement contre lui avec la brusquerie dont il faisait preuve, sans pourtant le faire exprès, à chaque fois qu'il tentait ce que les gens normaux appelaient un "câlin" - pour lui, ç'avait toujours été une marque de fromage blanc, mais passons - Elias dit d'un ton sans réplique :

- Tu vas remonter te coucher. Tu as mangé ?

  Serré contre lui dans une drôle de position, pas vraiment perpendiculaire avec le sol, Ivy acquiesça en grognant, visiblement pas d'humeur à se faire materner. Bien évidemment, cela donna encore plus envie à Elias de le materner. Peut-être même qu'il allait pouvoir lui enlever tous ses vêtements. 
  Perspective intéressante.

- Je vais te laisser t'en occuper, alors, bâilla Alexandra. Mon instinct maternel ne fonctionne plus passé deux heures du matin, sauf avec les chatons. Je peux prendre la chambre d'amis ?

- Laquelle, de chambre d'amis ?

- Celle où mon string avait mystérieusement disparu.

- Si tu veux. A condition que tu mettes un pyjama.

  Alexandra leva les yeux au ciel et disparu. Sans plus de cérémonie, Elias prit Ivy dans ses bras pour le ramener en haut. Blasé, celui-ci se laissa faire. Mais sitôt posé sur le lit, il attaqua :

- Qu'est-ce que tu va leur faire ?!

- A ton avis ?

- Je t'interdis de pousser encore Hugo dans les escaliers.

- Je n'aime pas le comique de répétition. Non, j'ai trouvé autre chose.

- Arrête de faire ton psychopathe !

  Elias soupira, vint s'asseoir sur le lit.

- De quoi tu as peur, exactement ?

- Des représailles, andouille ! Vous voulez continuer votre guéguerre crescendo ? Vous allez finir ça aux armes à feu, peut-être ?

- Des représailles, c'est tout ?

  Ivy détourna le regard. Intéressant.

- Et j'ai pas envie que tu te fasse virer.

- Aucun risque, mon coeur.

- Comment tu m'as appelé, là ?!

- ... J'essaye de faire comme les gens normaux. 

Silence.

- Hein ?

- Rien. Oublie. Maintenant, couche-toi, et je vais faire pareil.

  Tel un enfant boudeur, Ivy croisa les bras, fit la moue.

- Pas tant que tu ne m'as pas dit ce que tu compte faire, et... Et que tu me promettes de ne pas le faire. Et pas tant que tu ne m'as pas dit ce que t'as foutu tout ce temps chez Marty.

  Tranquillement, Elias commença à se déshabiller, un sourire en coin.

- Tiens, ça t'intéresse finalement ? 

- Non, j'm'en fous que tu te fasse tatouer.

- Ce que tu mens mal, quand tu es fatigué...

- Va te faire foutre.

- Quoi, maintenant ? Okay.

  A moitié nu, Elias sauta sur le lit, pour immédiatement rencontrer un coussin, puis un autre.

- T'es trop con ! râla Ivy. Tu peux pas cracher le morceau ?!

  Retrouvant son sérieux, Elias dit :

- Calme-toi. Je n'ai... Encore... Rien fait que tu aie besoin de savoir. Et quoique tu dise, quoique tu fasse, Dimitri et Hugo auront un juste châtiment.

  Ivy ouvrit la bouche pour protester, mais Elias ne lui en laissa pas le temps :

- Je ne veux tout simplement pas qu'on... Te fasse du mal. Tu comprends ?

  Cette fois-ci, Ivy ne répondit rien.





A suivre...








[Un petit commentaire est toujours utile !]




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*C'est mignon, n'est-ce pas ? *clic*




6 commentaires:

  1. Pour le coup je suis avec Elias, j'espère qu'il va trouver un truc énorme, un truc abracadabrantesque !

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    1. T'inquiète pas,on a longuement réfléchi tous les deux,et on a trouvé :D

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  2. Ma madeleine de proust du dimanche *-* Tes chapitres se mangent sans faim, on en redemande toujours plus =^-^= J'ai hâte de lire la suite, y'a intérêt à ce que la vengeance d'Elias sera à la hauteur du personnage xD

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    1. Haha merci,c'est très gentil ^^
      La vengeance est toute trouvée oui,on verra ce que vous en penserez :D

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  3. Je n'ai jamais commenté, mais là, devant ce chapitre magistral, je ne peux QUE commenter.
    Je l'ai relu plusieurs fois, et magistral est le mot qui correspond le mieux pour décrire Elias. C'est juste... Ce personnage est d'une putain d'intelligence, et la rendre aussi bien, c'est, chapeau. C'est bluffant et j'en perds mes mots. Je crois que les chapitres du point de vue d'Elias sont mes préférés, en fait.

    J'aime beaucoup ce que tu fais, je me suis relu toute l'histoire avec plaisir cet après-midi. Je suis très difficile en terme de lecture et bien que j'adore ça, je sélectionne beaucoup au final... Rien de mieux pour me faire lâcher un livre que des personnages inspides, même avec un excellent style d'écriture.
    Tes personnages... Ça se sent qu'ils sont travaillés, qu'ils ont une profondeur. Ils ont dépassé le stade de mots sur le papier, ils font... Réels en fait ! Et ça, c'est génial ^^

    Si tu es éditée un jour, je serais ravie d'ajouter cette histoire à ma bibliothèque ;)

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    1. Wow,merci beaucoup,vraiment du fond du coeur,ça motive encore plus et ça a autant de valeur pour moi que des applaudissements pour un acteur ^^
      Je suis ravie de ce que tu me dis là,parce que comme c'est moi qui écrit,c'est difficile d'avoir un point de vue objectif,de prendre du recul,même si je me relis souvent.J'aime énormément mes personnages,ils sont très importants pour moi,et je m'attache à vous les rendre pareillement vivants,proches,tout en me demandant si j'y parviens.Donc,merci <3
      Eh,oui,il y aura une édition reliée,je vous tiendrai informés ne vous inquiétez pas.Surtout que grâce à une personne *mystère* pour le moment,il y aura des illustrations de chapitres incroyables >w<

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Un p'tit commentaire ? Même si l'auteur est un ours qui n'aime pas être dérangé dans son antre,il apprécie les retours sur son travail,ça l'encourage plus que des smarties ou le dernier tube de l'été.Et il ne mord pas.Normalement.