dimanche 17 août 2014

Qui veut la paix, prépare la guerre.



















  Comme promis, je revins quatre jours plus tard, moins sobre d'aspect que la dernière fois ; Alexandra m'avait assuré que les parents des gamins se fichaient éperdument de la couleur de mon vernis à ongle et du contenu de ma trousse de maquillage, du moment que je faisais correctement mon boulot. De plus, pour avoir eu la mère au téléphone, je savais maintenant que la petite Chloé avait eu le coup de foudre pour moi - même si sa génitrice ne s'expliquait pas pourquoi la petite se mettait à beugler "CHEEEEEVRE" à chaque fois qu'elle lui faisait des couettes avant de partir à l'école.
  Je fus donc accueilli en héros par la gamine, au comble du ravissement lorsqu'elle constata que mes paupières étaient soulignées d'une légère ombre fumée ; si Alexandra était naturellement une princesse, je venais de gagner quant à moi mes galons de "prince princesse", quelque chose de vachement plus intéressant que le Ken trop musclé, aux cheveux factices, que la petite avait eu pour Noël dernier. L'activité principale de ce soir-là fut donc une séance intensive de maquillage, plus facile pour moi que d'inventer une histoire où se mêlaient princesses, dinosaures, ovnis et pokémons, Chloé étant visiblement incapable de se contenter du moindre jouet ou histoire "traditionnel". Finir avec la même tête qu'une Drag-Queen daltonienne qui se serait maquillée dans le noir, en plus d'être bourrée au dernier degré, ne faisait pas spécialement partie de mes ambitions, et je fus donc bien content que ni Alexandra, ni Elias, ne fussent là pour voir le massacre. Si Chloé m'avait complètement loupé, me transformant en Joker atteint de Parkinson dès le premier essai de la pose de rouge à lèvre, je l'avais quant à moi bien réussie, la grimant en une miniature gothique qui serait attifée d'un pyjama rose pelucheux. Je me pliais ensuite à son désir de la prendre en photo avec son petit appareil jetable, pour qu'elle puisse montrer le résultat à ses copines à la cour de récré.  J'adorais cette môme.
  Son petit frère, évidemment, était d'une normalité tout à fait satisfaisante, étant encore trop jeune pour manifester un quelconque talent pour la bizarrerie. Encore qu'il était très doué pour décharger dans sa couche, avec la même application qu'un soldat à miner un terrain ennemi. Néanmoins une fois l'épreuve de la couche sale passée, je me surprenais à minauder devant ce petit machin tout rose et mignon, qui agrippait mon doigt et me faisait de grands sourires baveux. Beau et blond comme il l'était, j'avais l'impression d'avoir un Elias nain et lobotomisé - à cause des filets de bave - dans les bras.
  Une fois le petit Raphaël couché, et les derniers résidus de maquillage ôté de nos visages lavés de frais, Chloé m'entraîna dans une activité de dessin, juste avant que je ne la couche. Je n'avais jamais été très doué pour ça, mais heureusement un peu plus tout de même que ne l'était la petite, occupée à essayer de dessiner Alexandra en tirant la langue sous l'effort. En mal d'inspiration, je finis par me retrouver en train de dessiner un Lukas pendu haut et court, avec un feu allumé juste sous les pieds. J'aimais beaucoup l'abondance de rouge, jaune et orange cela dit - le sang et le feu.

- C'est qui ? voulu savoir Chloé.

- Un type que je déteste.

- Pourquoi ?

- Il essaye de me piquer mon amoureux... Euse.

- C'est Alexandra ton amoureuse ?

- Euh non, dieu m'en préserve.

- C'est qui alors ?

- Euh... Une fille très... Grande... Avec, euh... Un très joli c... Hmpf... Sourire.

- Aaaaah, acquiesça Chloé, très sérieuse. Et le type il veut te la piquer ?

- Eh oui, soupirais-je. C'est son ancien amoureux, et il n'est pas content que ce soit moi, maintenant.

- Tu devrais lui faire mal au zizi, me répondit doctement la petite.

- Hein ?!

- Bah oui. Tu lui donne un coup de pied au zizi, les garçons ça leur fait très mal. T'es un garçon tu dois le savoir non ? me dit Chloé, le regard aussi navré qu'Alexandra lorsqu'elle m'énonçait l'une de ses grandes lois de l'univers.

- Aaaah. Tu sais, c'est plus compliqué que ça. Et puis, il est très grand et très fort, je ne sais pas si je pourrai me battre contre lui.

- Tu le tape par surprise, m'expliqua Chloé en labourant sa feuille avec son feutre jaune, pour colorier les cheveux d'Alexandra. 

- Mais il va vouloir se venger, après, tu ne crois pas ?

- Bah tu le retape. 

- Je te promets d'y réfléchir, répondis-je sérieusement, me demandant quel genre de sévices psychologiques le baby-sitting prolongé d'Alexandra dans cette maison avait pu causer.


  Lorsque les parents des enfants m'eurent rendu ma liberté, je quittais la maison passablement fatigué par la soirée éreintante que m'avait fait passer Chloé, que je n'avais réussi à endormir que grâce à la lecture de l'un de ses manuels scolaires, c'est dire si j'étais désespéré. 
  Sitôt dehors, je m'arrêtai sous un lampadaire, et m'affairait à me remaquiller rapidement et légèrement, scrutant mon reflet dans le petit miroir portatif, soucieux que j'étais à l'idée d'avoir une tête de déterré ; Elias devait venir me chercher sous peu. J'étais aussi content que vaguement inquiet d'être entraîné dans une soirée qui finirait de m'éreinter - dans tous les sens du terme.
  Toujours incapable de l'orienter correctement dans le dédale de petites rues du lotissement, je lui avais donné rendez-vous comme la fois précédente sur la place la plus proche, généralement connue par tous les résidents de la ville et de sa périphérie. Définitivement, si l'on devait me trouver une quelconque tare, ce serait celle d'être doté d'un sens de l'orientation digne de celui d'une huître.
  Frissonnant dans l'air glacé de la nuit, je me mis en route, mes mitaines élimées n'abritant pas mes pauvres doigts du froid mordant. Je rêvais d'une boisson chaude dans un coin tranquille, mais à cette heure-ci ne devaient être encore ouverts que quelques bars. Je ne pouvais décemment pas ramener Elias chez Alexandra, et aller chez lui n'était pas non plus possible ; déjà qu'il avait dû trouver une excuse pour venir me chercher et traîner un peu avec moi, Lukas finirait probablement par imploser si Elias le conservait dans un rôle de plante verte. Personnellement, j'étais intimement persuadé qu'il excellerait dans ledit rôle, mais mon copain tenait absolument à ce que son séjour se déroule bien.
  Une fois parvenu au lieu de rendez-vous et constatant qu'Elias n'était pas encore arrivé, je m'adossais tranquillement contre la statue qui avait donné son nom à l'endroit, et entreprit de m'en griller une, mon casque sur les oreilles.

- C'est combien ?

  Surpris, je tournais vivement la tête, n'ayant ni vu ni entendu approcher un homme d'une quarantaine d'années environ. Abaissant mon casque sur mes épaules, je répliquais d'un ton sec :

- J'suis pas une fille, et je fais pas le tapin.

  Le quadragénaire, plutôt ventripotent et avec de petits yeux porcins, se rapprocha, tenta un sourire de connivence.

- On peut s'arranger, non ? Combien tu veux ?

- Mais dégage, putain, râlai-je en balançant ma clope, fouillant dans mon sac le plus sereinement possible à la recherche du spray au poivre gracieusement offert par Alexandra.

- Pour qui tu te prends ? s'excita soudain la barrique en fonçant sur moi, perdant en quelques secondes ses airs faussement affables de gentil obsédé. Les p'tits mecs comme toi, j'les prends, j'les retourne et j'les baise !

  N'ayant pas encore mis la main sur ma précieuse bonbonne, je lui expédiai mon coude pointu en plein dans le visage, ce qui le fit brailler comme un porcelet. Mais l'instant d'après, il se mit à véritablement hurler comme un goret, avant de tombant lentement au sol, agité de spasmes. Ahuri, j'avisais Elias juste derrière lui, armé d'un pistolet à impulsion électrique - un taser - qui étudiait avec beaucoup d'intérêt sa cible frémissante prostrée au sol, tel un scientifique devant un cobaye.

- Salut, mon chaton. Tu semblais un peu en difficulté, et je mourais d'envie d'essayer mon nouveau jouet.

- Mais... Bredouillai-je pour toute réponse, le regardant ranger son arme avant de m'entraîner vers sa moto garée juste derrière, sans un regard pour le pauvre type. D'où tu sors ça ?

- Je l'ai piqué au commissariat, quand j'ai été convoqué pour témoigner contre... Comment s'appelaient-ils, déjà ? Ah oui ces pauvres Dimitri et Hugo, paix à leur âme.

- Tu veux dire, le jour où t'as terminé de faire joujou avec ? grinçais-je.

  Elias ne m'avait strictement rien avoué, ni laissé croire ne serait-ce qu'un instant qu'il avait quelque chose à voir avec la fouille du lycée et l'arrestation spectaculaire de nos deux ennemis il y a quelques semaines, mais je n'étais pas idiot. D'après ce que j'avais entendu dire, ces deux abrutis se trouvaient maintenant au fin fond du pays, dans une espèce d'école-centre-de-redressement, avec des travaux d'intérêt général à la clé. Le riche papa de Dimitri avait dû payer une somme intéressante pour lui éviter la taule, vu qu'il était majeur. J'avais bien entendu été le premier ravi de cette conclusion, mais également le premier à soupçonner directement Elias. Il était complètement impossible qu'il ai renoncé à se venger.

- Je ne vois pas ce que tu veux dire, me répondit-il avec un joli sourire, qui s'effaça bien vite quand il désigna mon casque audio.

- Je t'ai déjà dit de ne pas te balader avec ce truc vissé sur les oreilles, quand tu es seul le soir dans un coin paumé. Déjà que je commence à croire que t'as été maudit à la naissance pour attirer tous ces dingues, tu tiens vraiment à leur faciliter le travail, ou bien ? Et ta bombe au poivre, tu la mets dans ta poche, pas dans ton sac.

- Je me défendais très bien avant que t'arrive, coupais-je, agacé.

- C'est ça.

  Je grimpai à sa suite sur la moto, maussade, et le laissai m'entraîner au gré de sa fantaisie, aussi furieux de m'être encore retrouvé dans une situation délicate, que de me faire materner par Elias. De surcroît, je fus bientôt déçu en m'apercevant qu'il me reconduisait directement chez Alexandra, sans même chercher à prolonger un peu notre tête-à-tête. Lorsqu'il coupa les gaz devant le portillon et ôta son casque, j'avais déjà enlevé le mien, vexé.

- Tu repars déjà ?

- J'ai... Promis à Lukas de lui montrer un film, ce soir, répondit-il lentement, comprenant immédiatement que je ne me laisserai pas berner par "je suis fatigué" ou "j'ai des trucs à faire".

- Pardon ?

  Elias poussa un gros soupir, et je descendis de la moto, furibond.

- Je lui ai promis, et ça fait un petit moment. Je ne pouvais pas savoir que j'irai te chercher après ton baby-sitting ce soir, okay ? Tu me l'as demandé ce matin.

- Et alors ? Tu pouvais pas repousser ? Et lui, il est trop con pour se servir d'un DVD ? Il a pas ça, dans son pays ?

  Les yeux d'Elias commencèrent à s'assombrir, mais je me moquais de l'avertissement et continuais :

- T'as besoin de le materner, lui aussi ? Dans ce cas, tu pouvais aussi ne pas venir me chercher, ça aurait été moins frustrant.

- Tu me fais chier, Ivy. Sincèrement, tu me fais vraiment chier. Qu'est-ce que ça peut te faire, putain ? Je suis venu te chercher exprès pour ne pas fatiguer tes petites jambes et te voir dix minutes, on se voit demain au lycée, qu'est-ce que je dois faire de plus ?

- Je sais pas, ne pas faire passer ce trou du cul avant moi, par exemple ? Franchement, tu crois que ça fait rêver ton plan de ce soir ? "Pardon chéri, mais y'a mon ex qui m'attend et qui va probablement essayer de me peloter pendant la séance, on se voit demain okay ?"

- Je t'ai déjà dit mille fois qu'il ne se passerait rien entre lui et moi ! Il ne m'intéresse plus, tu le piges oui ou merde ?! rugit Elias, me faisant sursauter.

- Et toi, tu peux pas piger que je supporte pas de te savoir seul avec ? hurlai-je sur le même ton. T'as pas remarqué qu'il te déshabille du regard à chaque fois qu'il peut ? T'es con ou quoi ?

- Dégage, siffla Elias. Rentre, avant que je ne m'énerve vraiment.

- Ah ouais ?

  Je m'approchais de lui, dans une fureur tellement noire que j'étais incapable de raisonner plus de cinq secondes.

- J'vais te dire, mon coeur ; c'est lui qui dégage, ou c'est moi.

  Je lui balançai un regard profondément méprisant, puis passais le portillon sans un regard en arrière.

- Va te faire foutre !






A suivre...






[L'avis du lecteur est toujours le bienvenu !]








6 commentaires:

  1. Un ami de mon grand-père avait traduit la maxime latine correspondant à ton titre par "Si tu veux la paix... achète toi un Parabellum". Peut être qu'Ivy devrait s'en inspirer ? ;)

    RépondreSupprimer
  2. O.O Quooooooooooooooooooouahhhhhhh !
    La suiteuuh ! T.T (ça va être vraiment dur d'attendre là XD)
    (commentaire constructif je sais mais ... je me remet pas du dernier paragraphe !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Haha,j'aime bien le suspens moi n_n
      A dans 15 jours,oui >D

      Supprimer
  3. J'aime j'aime j'aime :D Une petite dispute c'est parfait !

    RépondreSupprimer

Un p'tit commentaire ? Même si l'auteur est un ours qui n'aime pas être dérangé dans son antre,il apprécie les retours sur son travail,ça l'encourage plus que des smarties ou le dernier tube de l'été.Et il ne mord pas.Normalement.