dimanche 14 septembre 2014

Erreurs et tragédie.













  Si mon idée m'avait paru brillante sur le coup, je déchantais relativement vite durant le trajet. Je ne savais absolument pas où on allait, et je n'étais donc pas équipé pour la destination ; de plus, se cacher dans un car était facile, mais rester discret dès que j'en sortirai, c'était moins sûr. Cela dit, à chaque fois que je pensais à la main de Lukas sur la cuisse d'Elias, mon coeur faisait une embardée et je sentais la motivation revenir, comme un coup de fouet.
  Finalement, au bout d'une bonne heure de trajet, j'appris par la discussion de filles devant moi que nous allions à la dune du Pilat, toute proche de la plage où m'avait amené Elias, il n'y a pas si longtemps.
  Je soupirais. Une balade en forêt, ça aurait été plus pratique pour moi, tout comme une virée dans une grande ville. Cela dit, vu que nous étions mi-février, j'étais au moins sûr d'une chose ; personne ne devait avoir prévu de maillot de bain.
  Fouillant dans mon sac, je comptai ma monnaie ; j'avais au moins de quoi m'acheter à manger à destination, puisque bien évidemment je n'avais pas emmené quoique ce soit pour cette excursion. Mon portable m'indiqua également que Morgan se demandait où j'étais passé, je lui répondit de prévenir les profs que je ne me sentais pas bien.
  Enfin, nous arrivâmes à destination. Le temps était sec et le soleil brillait fort, je pus donc immédiatement jucher mes lunettes de soleil sur mon nez, et le vent iodé qui soufflait me fournissait une excuse pour garder ma capuche rabattue sur la tête. Nous étions le premier des deux cars à être arrivé et je m'éloignais donc discrètement du groupe histoire de ne pas me faire repérer, allant flâner vers les petits baraquements abritant les boutiques à touristes, disséminées sous la silhouette imposante de la dune. J'achetais de quoi me restaurer pour plus tard, et observais le second car arriver et mes amis débarquer. Je ne me fondis dans la masse des élèves que lorsqu'ils entamèrent l'ascension de la dune, prenant bien garde à rester soigneusement derrière eux. Je regrettais de plus en plus d'être venu, surtout que la grimpette était loin d'être une partie de plaisir. Peu habitué à marcher dans le sable, et surtout dans une telle pente, je râlais tout bas, manquant de m'étaler face contre terre un nombre incalculable de fois. Loin devant moi, la petite bande riait et discutait sans trop d'efforts apparents. Je finis par les perdre de vue, et me dépêchais de finir de grimper. 
  Une fois en haut, je ne pris pas le temps d'admirer le panorama - c'était bien la dernière de mes préoccupations aujourd'hui - et louvoyais entre les groupes de touristes et les élèves qui commençaient à s'installer pour pique-niquer, voir bronzer pour les plus hardis. Le soleil tapait fort sur le versant de la dune, et même moi le frileux de nature, j'avais chaud, engoncé comme je l'était dans mon sweat. Au loin, je repérais Alex en haut de maillot de bain doré, et Lukas en bermuda, qui faisait parfaitement ressortir sa carrure de sportif. Connard.
  En prenant bien garde à ne pas me faire repérer, je m'installais près d'un petit groupe de touristes espagnols, derrière la bande, afin de pouvoir les surveiller à mon aise. En désespoir de cause après avoir avalé mon maigre repas, vu que je n'avais personne à qui parler et rien à faire, je sortis de mon sac mon roman de littérature, que je n'avais de toute façon pas fini de lire pour les prochains cours. Enfin, vu que je restais quand même trop occupé à lorgner ce qui se passait quelques mètres plus loin, je ne retenais pas un mot de ce que je parvenais à lire. Je me surpris à siffler tout bas, comme un chat sauvage, à chaque fois que je captais un mouvement ou une attitude potentiellement suspect du côté d'Elias et Lukas, ce dernier se pavanant décidément beaucoup trop pour ne pas être louche.
  A un moment donné, alors qu'il quittait momentanément le petit groupe pour aller discuter avec d'autres allemands, je n'y tins plus et lui balançais un coquillage trouvé là en pleine tête, l'atteignant pile dans le museau avec une sombre satisfaction. Je me tassais ensuite derrière mes espagnols, le nez collé à mon roman, quand je vis ce grand veau meugler et chercher le coupable des yeux.
  Le temps passa lentement, mes seules occupations étant d'espionner mes proches et de les suivre de loin dans tous leurs déplacements. Quelqu'un d'autre aurait sûrement renoncé, et serait allé attendre près des cars l'heure du retour à moins de trouver un moyen de rentrer seul, mais pas moi. Une espèce de pressentiment bizarre me forçait à rester, l'estomac noué par l'appréhension, mon radar à embrouilles affolé. 
  Alors que je les suivais parmi les boutiques, me fondant dans la masse des autres touristes ou me dissimulant parmi les clients d'autres échoppes tout en m'arrangeant pour rester à portée de voix, je les vis faire halte devant une petite cabane à objets souvenirs, bijoux et accessoires. Désignant une breloque plutôt jolie, Alexandra fit à Elias :

- Tu devrais ramener ça à Ivy, c'est tout à fait son style.

- Hmpf, répondit l'intéressé, sans manifester le moindre enthousiasme.

  Je sentis mon estomac se nouer un peu plus. Depuis le message de Morgan, mon portable était resté silencieux, Elias n'ayant absolument pas cherché à établir le contact avec moi. Était-il bien plus en colère que je ne l'aurai cru, hier soir ?

- Il le trop gâte, glissa Lukas avec un sourire de serpent.

- Il le gâte trop, corrigea machinalement Elias. Ouais, sans doute.

  Je commençais carrément à voir rouge, ma plus grande envie du moment étant de me précipiter sur l'espèce de grosse statuette africaine à vendre dans la boutique, pour ensuite en donner de grands coups à Lukas. Sous la colère, commençait à grouiller un nombre un peu trop important de sentiments dangereux, ceux-là même capables de me faire réagir n'importe comment ; l'angoisse générée par un sentiment d'exclusion, l'impression de perte de contrôle totale, et surtout, surtout, la peur que vos ennemis ne parviennent à détourner les gens que vous aimez de vous, à forces de mensonges et autres calomnies.
  Je me retins juste à temps pour ne pas me jeter sur Lukas, et rongeai sombrement mon frein, les suivant de nouveau dans l'allée des cabanes à souvenirs et autres étals. Me laissant un peu distancer pour ne pas me faire repérer, je captais néanmoins quelques bribes de conversations, où Alex enjoignait Elias de se détendre et de m'appeler, ce à quoi mon copain restait de marbre. De plus en plus anxieux, je faillis griller volontairement ma couverture pour aller le voir, mais le peu de bon sens qui me restait m'en dissuada juste à temps ; fâché comme il l'était après mon comportement d'hier soir, Elias ne serait certainement pas ravi de se rendre compte que je l'espionnais depuis ce matin, même si je me roulais par terre à ses pieds.
  Vers la fin de l'après-midi, ma surveillance constante porta malheureusement ses fruits ; alors que les filles restaient confortablement sur leurs serviettes avec d'autres élèves, de nouveau au sommet de la dune, Elias et Lukas décidèrent de s'éloigner sur l'autre versant, descendant vers une crique en contrebas. Je les suivis immédiatement, les laissant prendre une bonne avance avant de descendre rapidement et silencieusement derrière eux, me postant derrière un buisson pelé qui émergeait du sable, pas très loin de la lisière de l'eau. Les deux blonds s'étaient installés sur une serviette, Lukas toujours seulement vêtu d'un bermuda, et Elias en simple jean et t-shirt, sa veste au sol. Tous les deux me tournaient le dos et ne parlaient pas suffisamment fort pour que je puisse comprendre leur conversation. Je m'agitais, de plus en plus mal en point ; j'avais chaud, j'avais très soif, et le vent m'envoyait du sable dans la figure, qui arrivait même à s'infiltrer derrière mes lunettes de soleil. Ronchonnant tout bas, je les ôtai un instant pour me frotter les yeux ; lorsque je relevais la tête, Elias et Lukas s'étaient rapprochés, leurs visages tout près l'un de l'autre, prêts à se toucher.
Mon sang ne fit qu'un tour, et je bondis hors de ma cachette sans lunettes ni capuche, blême.

- Qu'est-ce que vous foutez ? aboyais-je.

Je les vis sursauter et se retourner, incrédules.

- Ivy ? Mais... Toi, qu'est-ce que tu fous là ?

  J'allais balancer une réplique cinglante, lorsque mes yeux enregistrèrent soudain un détail, et un détail de taille ; les écouteurs qui reliaient leur deux têtes, le baladeur se balançant doucement au bout, en marche.
  Mortifié, je me rendis compte de mon erreur, et m'entendis déglutir lorsque Elias arracha son écouteur pour se lever et s'avancer vers moi, les yeux flamboyants.

- Je peux savoir ce que tu fiche ici ? siffla-t-il.

  Je ne répondis pas, comprenant qu'il était inutile de mentir, mais qu'exposer la vérité à haute voix n'aurait rien arrangé non plus. Je me contentais de baisser les yeux, conscient d'être allé trop loin.
  Elias me toisa un petit moment, avant de finalement se détourner, ramasser ses affaires, et me lancer :

- Ne refais jamais ça.

Voyant qu'il retournait vers le sommet de la dune, je commençai à le suivre, penaud, mais il me stoppa net dans mon élan :

- Je t'ai assez vu pour aujourd'hui.

  Pétrifié, je m'immobilisai net, et le regardai partir, mon estomac à présent noué en un nœud inextricable. Derrière moi, Lukas ne mouftait pas, et je ne lui prêtais d'ailleurs aucune attention.
  Finalement, je résolus de me traîner sur la plage pour contourner la dune, peu enclin à affronter de nouveau le regard glacé d'Elias, ni même celui d'Alexandra. La gorge toute nouée, je ne pouvais empêcher mes pensées de rester fixées sur l'air à la fois déçu et dédaigneux qu'avait eu Elias. J'étais mort de honte, au supplice, j'avais été le dernier des cons.
  Je n'avais fait que quelques mètres lorsque je m'aperçus que j'étais suivi ; avec un regain d'espoir, je me retournais, mais découvris Lukas, et non Elias, derrière moi.

- Qu'est-ce que tu veux ? grognais-je.

  Tout sourire, il se rapprocha de moi. Avait-il au moins compris ce qui venait de se passer ? A voir sa mine réjouie, la réponse était apparemment oui.

- Il a marre de toi, me fit-il d'une voix aimable.

- Quoi ?

- Il l'a dit à son amie. Il a marre que tu ne fasse pas confiance.

- Et ça te regarde, trou du cul ?

- Oui, parce tu n'es pas assez bon pour lui.

- Pardon ?

  Perdant son apparente jovialité, les yeux de Lukas s'étrécirent.

- Tu es mauvais. Nul. Tu es comme une fille. Je suis meilleur pour lui.

  Je ricanais.

- Si c'était vrai, tu serai à ma place, tu crois pas ? Hé, réveille-toi princesse, ton prince charmant c'était juste un plan cul. T'as aucune chance, fis-je avec un faux aplomb. Tu comprends ce que je dis ? Ou t'es aussi con et chiant qu'Alina le dit ?

  Sans prévenir, il me chopa par le col, et me souleva de terre.

- Qu'est-ce que tu dis ?!

- Lâche-moi, gros con ! vociférais-je en me débattant.

  Il se mit à rire devant mes pauvres efforts, ce qui décupla ma rage. Je parvins à me suspendre au poignet qui me tenait l'encolure et lui mordis la main avec hargne, pile entre le pouce et l'index. Furieux, il me secoua comme un prunier avant de m'envoyer à terre ; la dernière chose que je vis avant de toucher le sol, fut la belle pierre ronde et lisse qui se précipitait à ma rencontre, comme une garantie que décidément, cette journée n'était rien d'autre qu'un véritable enfer.







A suivre...








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Un p'tit commentaire ? Même si l'auteur est un ours qui n'aime pas être dérangé dans son antre,il apprécie les retours sur son travail,ça l'encourage plus que des smarties ou le dernier tube de l'été.Et il ne mord pas.Normalement.