samedi 25 octobre 2014

Sick sick sick.

















  J'étais le premier surpris de dire ça, mais malheureusement, Elias ne m'avait pas maltraité comme prévu.
  Après quelques minutes à me tripoter contre la paroi de la cabine, où je couinai autant de satisfaction que grâce à ses doigts de fée, je fus déçu et alarmé de le voir bientôt cesser la fête et me lâcher.

- Qu'est-ce qu'il y a ?

  Elias ramassa son sac, et ouvrit la porte.

- Il y a mieux, comme endroit, non ? Je ne sais toujours pas comment tu as pu réussir à me donner envie de baiser là-dedans une fois, je ne tiens pas à ce que ça devienne une habitude. Sors de là.

  Vexé, je ramassai mes affaires, rajustai mes habits, passai mon haut de rechange et sortis de la cabine.

- J'te fais plus envie ou quoi ? ne pus-je m'empêcher de lâcher.

- Là n'est pas la question. Et ne fais pas ton innocent, je sais parfaitement ce que tu manigance, répondit Elias avant de se détourner, secoué d'une quinte de toux.

  Maussade, je serrai mon sac contre moi. Qu'est-ce qu'il croyait, que c'était un fantasme pour moi, d'aller faire l'andouille ici ? Je me donnais un mal de chien pour briser la glace, et monsieur faisait le délicat. 

- J'vais prendre un café, à tout à l'heure.

  Je grommelai une vague réponse et sortis en traînant les pieds, arrachant au passage l'écriteau factice de Morgan, qui attendait plus loin dans les escaliers, occupé à se rouler une cigarette.

- Déjà ? Elias est devenu précoce ou quoi ?

- Non, il est devenu délicat, râlais-je en me laissant tomber à côté de lui.

- Explique ?

  A mi-voix, je lui racontais ce qui venait de se passer. J'étais autant agacé qu'inquiet.

- Tu crois qu'il a plus envie de...?

- Olà, calme-toi. Qu'est-ce que tu va t'imaginer encore ? Il fait encore un peu la gueule, c'est tout. Elias est tellement rancunier que ça doit affecter sa libido, tant qu'il ne t'aura pas pardonné à cent pour cent, popol restera sage.

- Génial. Franchement, à part me rouler par terre en le suppliant de pardonner le misérable cafard que je suis, je ne vois pas ce que je peux faire. C'est même pas complètement ma faute, fis-je d'une voix étranglée, les larmes me montant brusquement aux yeux.

  Interloqué, Morgan cessa de rouler ses cigarettes comme un soldat préparerait ses cartouches.

- Qu'est-ce qui se passe ? Il y a un truc que tu ne m'as pas dit, ou quoi ?

J'hésitais quelques secondes, puis finis par tout déballer, racontant ce qui s'était passé à la plage avec Lukas. Morgan m'écouta sans mot dire, puis se mit à débiter une impressionnante flopée de jurons.

- J'vais me le faire. T'inquiète. J'vais me le faire, cet enfoiré.

- C'est ça, grimaçais-je en reniflant. Et après, ça va me retomber dessus. Ne dis rien, s'il te plaît, et surtout pas à Alexandra.

- Qu'est-ce que tu crois, que je vais aller chercher Lukas pour lui coller mon poing entre les deux yeux ? Non, on va faire plus subtil que ça. Depuis le temps que je fréquente Elias, j'ai été à bonne école, tu sais. Bon, je suis largement moins fin stratège que lui, mais il doit y avoir moyen de se venger un coup.

  Rageur, je m'essuyais le coin des yeux avec ma manche et ne répondis rien. En mon for intérieur, que Morgan soit subtil ou non m'importait peu, tout ce dont j'avais envie c'était que Lukas déguste à son tour.

- Allez, viens, dit Morgan en m'aidant à me relever. Il reste quelques minutes de pause, on va prendre un peu l'air.

  Renfrogné, je le suivis devant les grilles du lycée, où il m'offrit l'une de ses cigarettes que j'acceptais de bon cœur. Elias n'était nulle part en vue, il devait effectivement être en train de siroter son café au foyer des élèves, Lukas avec lui. Tant mieux, parce que poser les yeux sur ce salaud me donnait plus que jamais des envies de meurtre.
  A côté de moi, les cheveux ramenés en un grossier catogan et le rose aux joues, Morgan s'amusait à faire des ronds de fumée tout en observant la rue. A un moment donné, il me tira par la manche, apparemment ravi ; du doigt, il m'indiquait le réverbère le plus proche, au pied duquel se trouvait un petit monticule de crottes de chien.

- Tu te sens bien ?

- Je viens d'avoir une fantastique idée de merde.


  Vraiment, j'avais des doutes quant aux connaissances de Morgan sur la définition du mot subtil ; néanmoins, dans l'état de colère où je me trouvais, j'étais prêt à accepter n'importe quelle vengeance de bas étage.
  Le plan était simple. J'avais insisté pour venir à la gare le samedi matin qui suivait, afin d'assister au départ des allemands. Elias avait émis quelques réserves, mais m'avait finalement laissé faire, sous le prétexte que je voulais ensuite déjeuner en ville avec lui. Il n'avait pas manifesté d'enthousiasme particulier, ce qui m'avait blessé, mais au moins n'avait-il pas dit non.
  Lorsque j'arrivai à la gare avec Alexandra, ses parents et Alina, je fouillai immédiatement le parking du regard, à la recherche de Morgan. Il était bien là comme convenu, tapi dans sa voiture. Soulagé, je m'éclipsai et le rejoignis ; dans son coffre patientait notre pauvre instrument de vengeance, qui aurait au moins le mérite de me faire exulter quelques heures.

- T'as pu faire ce que tu voulais ? demandai-je.

- Oui, je pense que c'est bon. Je suis allé chez Elias hier soir, pour lui emprunter des jeux vidéos. J'ai pu me glisser dans la chambre d'amis pour jeter un œil à la valise de l'autre con, on ne s'est pas trompés.

- T'es le meilleur.

  Précautionneusement, je l'aidais à sortir la valise du coffre. Elle était aussi lourde que dans mon souvenir, peut-être même trop.

- T'es sûr, pour le poids ?

- Mais ouais, j'ai soupesé la sienne, avec tout ce qu'il a acheté comme conneries ici, ça pèse un âne mort. T'inquiète pas. Par contre, ce sera pareil que si je lui collais mon poing dans la gueule, non ? Ça va forcément te retomber dessus. 

- Je ne pense pas, Lukas n'aura aucune preuve à présenter, et il se doutera bien que s'il essaye de cafter, je balancerai aussi sec ce qu'il m'a fait. Vu qu'il ne sera plus là, Elias me croira sûrement, vu que je n'aurai plus rien à gagner à le monter contre lui. Bon. Va te cacher au niveau des guichets, je te rejoins.

  Bien plus jovial que tout à l'heure, j'allai rejoindre mes amis, faussement innocent. A l'origine, nous avions seulement prévu de saloper l'intérieur de la valise de Lukas, mais j'avais reconnu le même modèle dans la maroquinerie près de l'Hôtel de Ville. Ce que nous nous apprêtions à faire était bien plus marrant.
  Silencieux et sage, je restais bien en vue près d'Alexandra et d'Alina qui sanglotaient dans les bras l'une de l'autre dans le hall de la gare, après être allé salué Elias. Les bagages des allemands étaient parqués dans un coin dudit hall, leurs propriétaires et les familles françaises éparpillés tout autour. Je repérais sans peine la grosse valise bleue de Lukas, juste à côté de la porte vitrée qui menaient aux guichets de l'espace vente. L'air de rien, je scrutai l'espace en question, et y vit bel et bien Morgan, dans un renfoncement près de la porte, la valise identique à côté de lui. Il accrocha bientôt mon regard, et après m'être assuré que Lukas et Elias me tournaient le dos, je lui adressai un très léger signe de tête avant de me détourner. Du coin de l’œil je le vis franchir les portes vitrées, faire semblant d'examiner le tableau d'affichage des trains, juste à côté du tas de bagages, puis prestement interchanger les deux valises comme si de rien n'était. Son larcin accompli, il disparu vers les toilettes, traînant la valise allemande derrière lui. Satisfait, je continuai de m'ennuyer avec un sourire de façade.
  Enfin, l'heure du départ arriva. Je fis mes adieux à Alina, que j'avais moi aussi bien aimée après tout, et regardai mon ennemi monter dans le train avec une sombre satisfaction, campé près d'Elias comme un vilain petit roquet. Mon copain, l'air indéchiffrable, observa Lukas jusqu'à ce qu'il disparaisse de sa vue. Leurs adieux n'avaient pas été très émouvants, mais bien trop longs à mon goût.
  Puis l'habituel sifflet retentit, et le train s'ébranla avant de prendre de la vitesse et disparaître. Prétextant une envie pressante, je fis patienter Elias avec une Alexandra éplorée par la perte de sa compagne de crimes, et filais aux toilettes où attendait Morgan.

- Alors ? gloussais-je. Tu l'as ouverte ?

- Yep. J'ai pris son netbook, la bouteille de cognac et les bonbecs, le reste on s'en fout. 

- Rien de suspect dedans ?

- Juste un livre qu'Elias lui a offert avec une dédicace en allemand dedans, mais j'ai regardé sur un traducteur, ça veut rien dire d'intéressant. C'est bon, on s'en débarrasse ? J'avais dans l'idée de la mettre dans le train qui arrive dans cinq minutes, il descend à Marseille.

- Parfait. Ah, je me sens mieux.

- C'est sûr que le renvoyer chez lui avec une valise pleine de petites briques et de merdes de chien, ça fait de jolis souvenirs. Ah, nous pauvres français, on va encore passer pour des sociopathes...

- M'en fous, il l'a cherché. Bon, je repars. A lundi ?

- A lundi, me répondit Morgan en me tapant dans la main, ravi d'avoir pu faire le con et de récupérer des choses intéressantes de surcroît.

  Trottinant et le cœur un peu plus léger, je regagnai le hall. J'y trouvais un Elias assis sur un banc, pâle et tremblant, Alexandra à coté de lui.

- Je crois qu'Elias est malade, me dit-elle devant mon air surpris. Peut-être la grippe, il a de la fièvre.

Je m'assis près de lui, soucieux, et lui tâtai aussi le front.

- Est-ce que ça va aller ?

- Je ne vais pas crever, marmonna Elias, qui était parcouru de tremblements convulsifs.
On va bouffer où ?

- Chez toi, dis-je fermement. T'as vu la tête que tu fais ? Pourquoi tu n'as pas dit tout à l'heure que tu te sentais mal ?

- Parce que je ne suis pas en sucre ?

- Ah, les mecs, fit Alexandra en levant les yeux au ciel. Debout, mes parents vont te déposer chez toi, ce sera mieux que de reprendre le bus.

  Dignement, Elias se leva et nous suivit, le pas un peu raide.

- Je peux te raccompagner et rester un peu avec toi, si tu veux ? demandai-je timidement.

- Nan. J'vais dormir.

  Vexé, je ne dis plus rien, même durant le trajet jusqu'à chez Elias. Serré à l'arrière, j'étais coincé entre une Alexandra qui se tenait le plus loin possible de son ex de peur d'attirer des microbes, et un copain taciturne et somnolent qui faisait de gros efforts pour garder les yeux ouverts. Néanmoins, je le regardais rentrer chez lui avec un pincement au cœur ; moi qui pensais enfin respirer après le départ des allemands, et pouvoir commencer sérieusement à recoller les morceaux... Encore une déception au compteur.


  Le lundi suivant, Elias ne se montra pas en cours ; bien que la journée paraisse interminable, je ne fus que trop heureux de sauter sur l'occasion pour lui apporter les devoirs et les polycopiés de la journée. D'après ce dont je me souvenais, les parents d'Elias rentraient tard de leur travail respectif, ça me laissait donc la liberté de ne pas me déguiser en Juliette, pour une fois.
  Arrivé devant le grand portail, je sautillai sur place pour me réchauffer, appuyai un bon coup sur la sonnette et attendis, le cœur battant.

- Kécécé ? me fit une voix maussade à l'interphone.

- C'est le livreur, roucoulais-je.

  Avant de venir, j'étais allé acheter les tartelettes préférées d'Elias, misant sur son estomac plutôt que sur sa libido grippée - dans tous les sens du terme - en cas de mauvaise humeur. Avec un bourdonnement, les deux battants s'ouvrirent et j'entrais prudemment, comme toujours terrifié à l'idée que les deux gros chiens ne me sautent dessus. Heureusement, j'atteignis le perron sans encombre ; derrière la porte entrouverte Elias m'attendait, la mine chiffonnée, emmitouflé dans un grand pull moelleux immaculé.

- Salut, fis-je avec un sourire que j'espérais lumineux.

- Grmpf, me répondit Elias en s'effaçant pour me laisser entrer.

  Je fermai la porte derrière moi, et obliquai droit vers la cuisine. Posant mon butin sur le comptoir, je lui dis :

- Regarde ce que j'ai. T'as faim ?

- Si je mange, je vomis, grommela Elias. J'ai froid. Dans ma chambre.

  Un peu déçu, je le suivis jusque dans son antre ; d'ordinaire si impeccable, sa chambre ressemblait maintenant à un champ de bataille depuis l'entrée jusqu'au lit. Défait, celui-ci était recouvert de livres, de boîtes de mouchoirs vides, de mouchoirs roulés en boules et de boîtes de comprimés. Divers vêtements chauds jonchaient le sol, sur l'un desquels Richard III était allongé les quatre pattes en l'air, apparemment peu enclin à partager la misère de son maître.
  Sitôt entré, Elias repartit se blottir sous sa couette, visiblement épuisé par son effort. Je m'assis sur un coin du lit, et commençais machinalement à ranger ce qu'il y avait dessus.

- Je t'ai amené les devoirs... Il y a un paragraphe argumenté à faire en philo, en littérature il faut avancer la lecture de Madame Bovary...

- J'emmerde la Bovary, bâilla Elias. La rubrique nécrologique est plus excitante. Viens là.

  Prudemment, je me rapprochai du grand malade. A nos pieds, Richard III entrouvrit un œil vitreux, et me lança un regard d'avertissement.

- J'ai pas envie de faire des devoirs. J'ai envie de m'amuser un peu, ronronna Elias en m'attrapant dès que je fus à sa portée.

- Tu te sens bien ?

- Bien assez pour un peu de sport.

  Je le regardai attentivement ; ses yeux, brillants de fièvre, le faisaient paraître encore plus psychopathe qu'à l'ordinaire. 

- Et moi, je crois que tu délire un peu, hein ? Allez, rallonge-toi...

  Je me débattis et le couchai de force sur ses coussins.

- T'as pris ta température dernièrement ?

- Où ça, devant ou derrière ? susurra-t-il.

- Charmant. Même malade, tu peux pas être un peu délicat ? Voir romantique ?

  Elias me regarda fixement, comme déconnecté. Puis il me fit un grand sourire chafouin.

- Je serai Excalibur, et tu sera mon rocher.

  Je levais les yeux au ciel. Je n'étais même pas sûr que cet abruti se trouvait dans son état normal.

- Reste couché, je vais prendre ta température. Et, non, ta vraie température, je ne te mettrai pas ma main où je pense.

  Maussade, Elias se laissa faire ; effectivement, il était brûlant de fièvre.

- Bon, je vais aller te chercher une serviette d'eau froide, pour mettre sur le front, ça te fera du bien. Tu bouges pas, okay ?

- Hmpf.

  Je sortis de la chambre et allai fouiner dans la salle de bain, essayant de trouver de petites serviettes éponges et une bassine ou un récipient quelconque. Lorsque je revins enfin, Elias était profondément endormi, le teint cireux. Je posai mon linge mouillé et mon petit seau - oui, bon, on prend ce qu'on trouve - et remontai la couette sous son menton pour qu'il arrête de grelotter. Ce faisant, je remarquai une belle boîte en bois sous le lit, que la couette avait jusqu'alors cachée. J'hésitai une seconde, puis m'agenouillai pour la regarder de plus près ; lorsque je l'ouvris, je mis au jour une collection de crayons et de fusains en tout genre ainsi qu'une épaisse liasse de feuilles de dessin, couvertes de croquis et de portraits. Fasciné, je les examinai l'une après l'autre ; toutes étaient datées et signées avec un petit "E", il s'agissait donc bien du travail d'Elias. Où aurait-il pu se procurer autant d'esquisses originales, de toute façon, et dans quel but ? 
  Estomaqué, j'en dénombrai un grand nombre me représentant, dans n'importe quelle situation, de n'importe quel point de vue, et il y avait même - j'émis un drôle de bruit de gorge - des croquis de moi endormi et nu, même si les moindres détails de mon anatomie restaient volontairement très évasifs. 
  Rougissant jusqu'aux oreilles, je me trouvai à la fois admiratif, touché et gêné ; vraiment, c'était une belle découverte. Enfin, ça l'aurait sûrement été si, tout au fond de la boîte, je n'y avais pas déniché le même genre d'esquisses de Lukas, nu et ce dans les moindres détails.




A suivre...



[L'avis du lecteur est toujours le bienvenu !]






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Source de l'image : inconnue




2 commentaires:

  1. Pauvre Ivy... Il en voit de toutes les couleurs en ce moment x)
    J'aime toujours autant découvrir tes nouveaux chapitres =^-^= Tu as vraiment un talent fou pour captiver tes lecteurs !

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    1. Effectivement,à croire que c'est mon souffre-douleur préféré :D
      Merci beaucoup ^^

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Un p'tit commentaire ? Même si l'auteur est un ours qui n'aime pas être dérangé dans son antre,il apprécie les retours sur son travail,ça l'encourage plus que des smarties ou le dernier tube de l'été.Et il ne mord pas.Normalement.