dimanche 1 février 2015

Une sombre histoire de karma.













  Après plusieurs heures de voyage en car, je ne savais pas très bien ce qui me donnait le plus envie de vomir ; les virages serrés, ou bien le poids écrasant de ma culpabilité.
  Tassé contre la vitre à côté d'un Elias plongé dans un roman, je sentais mon estomac faire des embardées de plus en plus violentes avec une fascination mêlée d'horreur. Je n'osais pas me lever et demander un arrêt d'urgence, vu que nous avions déjà fait des arrêts d'urgence pour d'autres élèves, et que nous étions méchamment en retard sur le timing.
  Les mains moites, je lançai un regard de détresse silencieuse à Elias, espérant qu'il s'arrache de sa lecture et le capte ; j'avais trop peur d'ouvrir la bouche et de rendre mon déjeuner. L'instant suivant, comme une lame de fond, le souvenir de ma faute me revint en pleine figure, et je restai silencieux, me maudissant moi-même.
  Appuyant mon front contre la vitre froide, je regardai défiler le paysage de plus en plus enneigé, essayant d'ignorer les tourbillons de mon estomac. Au dernier moment, j'avais failli renoncer à ce voyage, rongé par le remord comme j'étais. Je me détestais.
  Finalement, n'y tenant plus, je secouai brusquement Elias par la manche. Fronçant les sourcils, il quitta son pavé des yeux et me dévisagea.

- Ça ne va pas ?

- Si on s'arrête pas j'vais mourir, réussis-je à articuler, après un énième virage en épingle qui propulsa mon coeur au bord de mes lèvres.

  Comprenant l'urgence de la situation - et tenant sans doute à rester propre - Elias se leva brusquement de son siège, hélant les professeurs accompagnateurs :

- On peut s'arrêter ? S'arrêter maintenant ?

  Des têtes se tournèrent vers nous, et les explications d'Elias se perdirent dans un brouhaha confus tandis que je m'extirpai tant bien que mal de mon siège, chancelant. Alors que le car ralentissait, je me dirigeai le plus vite possible vers la porte du milieu, blanc comme un linge. Hélas, l'embardée que fit le véhicule en s'arrêtant fut l'embardée de trop ; avant que je n'ai eu le temps de réaliser, j'avais rendu l'intégralité des repas de ma vie - ou du moins en avais-je l'impression - sur une pauvre fille assise juste avant la porte. Alors que je bredouillai des excuses, de toute façon inaudibles en face de son cri perçant, Elias m'entraîna dehors, me tenant fermement par les épaules. Sitôt exposé à l'air frais, je me sentis un peu mieux et fit quelques pas, indifférent aux multiples paires d'yeux qui me lorgnaient depuis les vitres.

- Dis donc, tu sais bien viser, me fit nonchalamment Elias en profitant de l'occasion pour s'allumer une cigarette. T'en as pas mis une goutte sur toi, félicitations.

  Avant que je ne puisse répliquer que j'allais certainement crever de honte au vu de ce que je venais de faire subir à cette pauvre fille, Alexandra descendit du car pour se précipiter vers moi, radieuse.

- Oh mon Ivy, t'es vraiment un chou. C'était trop gentil, tu me gâte.

- Hein ?

  Elias gloussa.

- T'as gerbé sur Justine. Justine la Peste.

- En plein dans le mille, renchérit Alexandra, l'air aussi heureuse que si on lui offrait un deuxième Noël. Tu l'as fait exprès ?

- Bien sûr que non ! me récriai-je, un peu moins honteux au fond de moi depuis que je connaissais l'identité de ma victime. Tu crois que ça se contrôle ?

- Peu importe, ronronna Alexandra. Tu as flingué son foulard Hermès, c'est du grand art. J'en ai presque la larme à l'oeil. Est-ce que ça va mieux ?

- Je... Crois, maintenant que mes entrailles sont vides...

- Hého, les branleurs, qu'est-ce que vous faites ?

  Morgan descendit les marches du car en sautillant, un bonnet à l'effigie d'un Pokémon vissé sur le crâne. Lui aussi avait l'air réjouit, et il vint me donner une grande tape dans le dos.

- Bien visé, mon gars ! Elle a fini de hurler, elle est en train de pleurer, maintenant.

- Arrête de me fra...

  Le teint cireux, j'eus juste le temps de m'écarter pour aller finir de rendre mon déjeuner - ou était-ce le petit déjeuner, à ce niveau-là ? dans un fourré.

- Tu va me l'abîmer, gronda Elias en venant me masser délicatement le dos pour tenter de m'apaiser. J'en ai besoin pendant le séjour, ne me le rend pas encore plus malade.

- Trop aimable, croassai-je, plié en deux.

  Morgan haussa les épaules et se mit à rire, avant de me tendre une petite bouteille d'eau.

- Tiens, rince-toi la bouche. Ensuite on remonte, on est pas en avance, et je sais pas pour vous mais moi j'ai hâte de me rouler dans la poudreuse !


  Quelques temps plus tard, nous arrivâmes enfin à destination. Tout le reste du trajet, j'avais senti vrillé sur ma nuque le regard assassin de Justine, que je n'avais vraiment pas loupée. Cela dit, toute espèce de culpabilité m'avait presque abandonné ; après tout, si j'en croyais mes amis, elle ne l'avait vraiment pas volé.
  Hors du car, et en bon état cette fois, je me laissais aller à l'émerveillement ; tout était blanc, et les montagnes enneigées nous entouraient. Des odeurs plus alléchantes les unes que les autres flottaient dans l'air, et les bâtiments aux toits recouverts de neige donnaient une impression de grand luxe mêlée de confort ; je pouvais presque sentir l'odeur d'un feu de bois et imaginer une soirée au coin du feu, alors que la neige tomberait dehors.
  Enthousiaste, je fis quelques pas dans une grande étendue de poudreuse immaculée, et je fus le premier surpris de m'y enfoncer brusquement jusqu'aux genoux, perdant subitement l'équilibre et me retrouvant vautré dans la neige. Ahuri, je regardais Morgan venir me tirer de là en se tenant les côtes, tellement il riait. Très dignes, Elias et Alexandra patientaient un peu plus loin, assortis dans leurs doudounes à fourrures et leurs confortables bottes fourrées. Ils ne vinrent pas non plus nous prêter main-forte lorsque nous entamâmes la construction ambitieuse de - je cite - une pouffe de neige, avec une poitrine presque aussi grosse que ma tête. Elias dut finalement venir me tirer de mon étendue de neige avec force de menaces pour que je l'abandonne, frigorifié et trempé jusqu'aux os mais heureux comme un roi. Entassés dans le hall de l'hôtel classieux - qui possédait une grande cheminée propre à m'hypnotiser - nous fîmes semblant d'écouter le discours moralisateur et de mise en garde des professeurs responsables, Elias et Alexandra seuls se montrant attentifs, cherchant visiblement à repérer les failles de sécurité. A peine le dernier mot eut-il été prononcé que nous nous ruâmes comme un seul homme vers les chambres, une seule et même aile nous ayant été attribuée. Alors qu'Alexandra et ses amies nous dépassaient en trombe, bien décidées à s'attribuer la meilleure chambre sur le plan stratégique, Elias m'attrapa par le col pour me forcer à rester immobile. A côté de lui, Morgan bâillait en observant la décoration d'un œil distrait, attendant lui aussi que le tumulte cesse.

- Pourquoi on attend là ?

- On est un nombre impair, les profs vont entasser le plus de monde possible dans une même chambre, avant de se résigner à filer la dernière aux trois élèves restants. Ce sont des chambre de six, me répondit-il avec un petit sourire satisfait.

  J'acquiesçais avec une bonne humeur feinte ; pour tout dire, j'avais espéré que nous serions un peu plus nombreux en "colocation", afin que mes tête-à-tête avec Elias se comptent sur les doigts d'une main. J'en aurai été le premier malheureux, mais j'avais tellement honte...
  Comme prévu, la dernière chambre nous fut attribuée une fois que toutes les autres furent pleines, certaines même occupées par des élèves répartis arbitrairement - les pauvres. Alexandra et ses amies avaient mis la main sur celle qui était la plus proche des escaliers, et la plus loin de celle des professeurs, idéale pour contourner le couvre-feu. Je regardais Elias et Morgan s'installer avec joie dans la nôtre, colonisant aussitôt les placards, admirant le panorama enneigé que nous offrait la fenêtre, et repousser les trois autres lits vacants afin de bénéficier de plus d'espace. Morgan attira le sien sous la fenêtre, et Elias se fit un plaisir de coller le sien avec le mien, à l'angle opposé. Silencieux, je déballai mes affaires, les laissant discuter avec animation de snowboard et autres termes techniques auxquels je ne comprenais rien. A peine avais-je rangé ma valise que le rassemblement pour le dîner fut sonné, en même temps que mon téléphone se mettait à vibrer dans ma poche. L'air de rien, je me dirigeais vers la petite salle de bain attenante, lorsqu'Elias me héla depuis le pas de la porte ;

- Tu viens ?

- Je vous rejoins.

  Ils sortirent rejoindre les autres tandis que je m'enfermai dans la salle de bain, la gorge soudain devenue sèche. Comme je m'y étais attendu, il s'agissait de Jessie ; si je ne répondais pas, il me laisserait un, ou deux, ou trois messages, et mon portable possédait un fâcheux réglage de rappel de répondeur, qui me harcelait toutes les dix minutes. Peu de chance que ça passe inaperçu pour Elias.

- Allô ?

- Salut. T'as cinq minutes ?

- Ça dépend pour quoi.

- Je crois que tu t'en doute, non ?

- Justement.

- ... T'es parti comme une fusée l'autre soir, on a même pas eu le temps de discuter.

- Discuter de quoi ? On a rien à se dire. Je t'ai juste dit que je m'étais bien, bien planté, je crois que c'est suffisant.

- Et moi j'aimerai bien développer la question.

- Ah ouais ? Ben,t'as plus de trois ans de retard, tu sais. Y'a trois ans, c'est toi qui t'es vite barré en me disant que tu t'étais bien planté. Tu pouvais m'avoir il y a trois ans. T'as loupé le coche. Maintenant ne me rappelle plus, ou je te jure que je balance mon téléphone. Salut.

  Les mains tremblantes, je raccrochai et manquai de jeter le téléphone en travers de la pièce. Puis je me mis à sangloter.


  Le matin me vit me lever avec une petite mine chiffonnée. J'avais dormi prisonnier des bras d'Elias, qui n'avait pas voulu me lâcher de la nuit après que je me sois endormi alors qu'il discutait encore avec Morgan à deux heures du matin. Même le paysage enneigé, qui semblait s'étendre à perte de vue, ainsi que les vitrines scintillantes, la joyeuse animation de la ville, les effluves de marrons grillés et le ciel bleu, qui tranchait sur les montagnes drapées dans leurs manteaux blancs, ne parvenaient pas à me dérider. Elias finit par s'en inquiéter peu avant le départ ; le premier groupe - majoritairement composé de filles, il faut bien l'avouer - se rendait en centre-ville, et le second sur les pistes. Mon copain, bien sûr, avait donné rendez-vous à Morgan sur celles-ci, bien décidés à échapper à la surveillance des accompagnateurs et à user le plus possible de neige sous leurs snowboards tandis qu'il était entendu que je passerai la journée avec Alexandra, bien en sûreté sur la terre ferme. Équipé de pied en cap - je ne pus m'empêcher de remarquer que, même habillé intégralement pour la glisse, il restait élégant, au contraire de bien d'autres types de terminales qui semblaient avoir muté en d'étranges nounours bigarrés - il me pris à part dans le hall, alors que je m'apprêtais à simplement lui souhaiter une bonne journée.

- Est-ce que tu te sens bien ?

- Oui, répondis-je évasivement, redoutant qu'il n'utilise de nouveau sur moi son regard aux rayons X, qui semblait capable de m'arracher les plus intimes de mes secrets.

- Ne me mens pas. Depuis que tu es monté dans le car hier, tu donnes l'impression d'avoir mangé un truc pas frais - ou de te diriger vers un échafaud.

  Je pris une inspiration, qui se mua en un petit hoquet de panique, lequel aurait pu instantanément faire jaillir une fontaine de larmes si je ne m'étais pas contenu juste à temps. Au lieu de ça, je parvins à toussoter de façon à peu près convaincante.

- J'étais vraiment malade dans le bus hier, et... Maintenant, j'ai très peur que Justine ne me fasse un truc horrible pour se venger, avançais-je maladroitement.

  Elias me fixa quelques instants et je soutins son regard, plus mal à l'aise que jamais.

- C'est tout ?

  J'opinais du chef, me détestant de plus en plus à chaque seconde.

- Mon paaaauvre petit chat. Parce que tu pense vraiment que je vais laisser cette dinde ne t'adresser ne serait-ce qu'un seul regard de travers ? Qu'Alexandra va la laisser t'approcher à moins de deux mètres ? 

- Tu pars toute la journée, je vois pas ce que tu pourrais faire si elle voulait s'en prendre à moi, marmonnai-je.

- J'ai délégué l'intégralité de mes pouvoirs vengeurs à Alex pour la journée. Je suis navré, mon petit sucre, mais ça fait un an que j'ai promis à Morgan cette première journée de glisse... Mais je serai tout à toi demain.

  J'acquiesçai mollement, et le laissai me donner un baiser d'adieu, auquel je répondis du mieux possible. Le regarder s'éloigner vers le car me fut insupportable, ayant à la fois envie de le rattraper et de ne plus le lâcher, que de m'enfouir sous la neige et ne plus bouger de peur qu'il ne me lance un dernier regard.

  J'aurai dû me méfier, ces derniers jours où j'avais été si heureux, flottant sur de doux nuages ; les miens, inévitablement, finissent toujours par virer au gris, puis à la tempête.





A suivre...










[L'avis du lecteur est toujours le bienvenu !]









4 commentaires:

  1. YAAAAAAHAAA Victoire o/ oh joie de retrouver enfin toute la bande ! Merci !
    C'est toujours un plaisir à lire, ce serait vraiment génial de pouvoir lire de nouveau le chapitre dominical :3

    Par contre si Ivy a trompé Elias, je crois que je vais pleurer .'-'

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    1. Merci ^_^
      NOCD est bel est bien de retour sur les rails,pas d'inquiétude ;)
      Hum,on verra ça dans ls prochains chapitres >D

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  2. Ivy ne me dis pas que tu as …? Noooon pourquoi ?! ;_; alors que tout allait si bien !
    Lad' tu n'es qu'une méchante >_< faire des sous entendu comme ça et nous laisser nous faire des films… Oh lala j'espère qu' Elias ne se rendra compte de rien, même si c'est peut probable...

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    1. Ha,on ne peut être sûrs de rien,la suite dans les prochains épisodes ! ;)

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Un p'tit commentaire ? Même si l'auteur est un ours qui n'aime pas être dérangé dans son antre,il apprécie les retours sur son travail,ça l'encourage plus que des smarties ou le dernier tube de l'été.Et il ne mord pas.Normalement.