samedi 16 mai 2015

La vérité, et rien que la vérité - suite et fin.












  J'avais vite compris ce qu'avait voulu dire Morgan en comparant l'avalanche à un rouleau, dans la mer. Sans jamais avoir expérimenté la baignade dans l'océan, j'avais eu le même réflexe que n'importe qui lorsque la neige nous était tombée dessus ; nager.
  Si cela m'avait paru durer une éternité, il ne s'était sans doute écoulé que quelques secondes, vu que j'étais toujours vivant. Enfoui sous la neige, j'avais connu un bref instant de pure panique à l'idée d'être enterré vivant dans un sarcophage glacé, mais j'avais vite repris mes esprits. Pas certain de savoir où était le haut, et où était le bas, vu la position improbable dans laquelle je me trouvais, j'avais ôté l'un de mes gants du mieux que je pouvais, respirant doucement pour ne pas brûler trop vite la petite réserve d'air dont je disposais, et l'avais laissé choir en comptant sur la gravité pour m'orienter. Heureusement, le gant était bien tombé sur mon genou, prouvant que le ciel était au-dessus de moi et non dessous. Je l'avais renfilé à tâtons avant de prendre une grande inspiration, prenant garde à ne pas ouvrir la bouche et à garder les yeux bien fermés, avant de me frayer un chemin vers la surface le plus vite possible. Je me tortillais du mieux que je pouvais, donnant de grands coups de bras au-dessus de ma tête, redoutant en même temps de frapper un rocher ou... Un corps. Je n'avais qu'une hâte, m'extraire de ce tombeau immaculé et mettre la main sur Morgan, que j'espérais mieux loti que moi.
  Au bout d'un laps de temps qui m'avait paru bien trop long, ma tête creva enfin la surface de cette maudite neige, me laissant hébété, à bout de souffle et en sueur malgré le froid. Je m'ébrouai avec autant de grâce qu'un labrador pour chasser la neige de mon visage, mes cheveux et mes yeux, puis m'appliquai à me sortir de mon trou, ce qui n'était pas bien aisé. Angoissé, je guettai un nouveau grondement au loin, qui aurait signifié une seconde vague de neige déclenchée par la première, et un retour instantané sous la poudreuse. Heureusement, rien ne vint.
  Je parvins à me sortir de mon tunnel et pour la première fois, pris enfin le temps de bien regarder autour de moi.
  La neige restant belle, il était difficile de qualifier ce que je voyais de "paysage de désolation". Pourtant, c'était bel et bien le cas ; elle avait tout recouvert, et je ne reconnaissais plus rien. Plus loin, en amont, même des pylônes avaient été submergés, et l'un d'entre eux s'était carrément écroulé. La piste était méconnaissable et, pire que tout, j'étais seul.
  Mes mains en porte-voix, je hurlai tout ce que je pouvais afin d'alerter d'éventuels survivants de ma présence. Il devait être encore trop tôt pour les secours. Je hurlai jusqu'à ce que ma voix se brise, et que l'image d'une seconde avalanche ne se rappelle trop brutalement à mon esprit. En pleine panique, j'allai me résoudre à retourner tout le terrain à la main s'il le fallait, lorsqu'une tête blonde émergea soudain de la poudreuse comme un champignon incongru. Je failli pleurer de joie lorsque je reconnus Morgan, ébouriffé et le visage rougeaud, surgir près du pylône renversé. Je courus vers lui dans la limite de mes moyens, toujours affublé de mes maudites chaussures de ski, sur un paysage plein de creux mous et de bosses.

- Ça va ? T'as rien ? m'inquiétai-je en l'aidant à s'extirper de son propre tunnel.

- Ouais, ouais. J'ai une patate d'enfer, grogna-t-il, pestant et gesticulant pour se dégager de son trou. Putain, j'ai fini comme un radis, tête en bas. J'ai vraiment cru que j'arriverai pas à remonter.

  Agrippé à mon bras, Morgan posa enfin les pieds par terre, et avisa le pylône. Sous ses lunettes, je le vis virer au vert, et l'entendit jurer tout bas.

- Bon, et toi ? Rien de cassé ?

- Je crois pas, répondis-je en tapotant machinalement mes membres. J'ai eu de la chance. Mais j'ai vraiment eu peur...

  Morgan me tapota le dos, avant d'enlever la neige qui le recouvrait.

- Je sais, moi aussi. T'inquiète pas, en théorie on ne risque plus rien maintenant. On dégage, il faut vite redescendre à la station.

- Mais... Les autres gens ? On ne les cherche pas ? Je n'ai vu personne, ils...

- Ivy, me fit très sérieusement Morgan. Là, tout de suite, on ne peut rien pour eux. Ils étaient tous en contrebas, tu te rappelle ? Il n'y avait personne de plus haut que nous. Et si tu te souviens bien, la piste verte fait une boucle à quelques mètres, parce qu'il y a un ravin balisé avec une barrière de sécurité. Avec ce qui est tombé, la barrière de sécurité doit être morte - tu as vu ce pylône - et si on descend sans repères, on risque de finir dans le ravin. Les secouristes seront sur place avant nous, ce qui me laisse penser que sans hélico, venir nous chercher nous sera plus ardu. Faut qu'on descende tous seuls, avant qu'il ne fasse trop froid.

- Mais par où..?

- On va sortir de la piste, là où je voulais nous amener avant que cette putain de neige ne nous tombe dessus. Je te cache pas que ça va être un peu long puisqu'on va faire un détour, mais c'est le seul moyen. En plus, vu que ce sont des rochers qui délimitent la piste, en cas de nouvelle vague ça devrait la stopper. Viens.

  A contrecœur je suivis Morgan, ne pouvant m'empêcher de jeter des coups d’œil fréquents en aval, cherchant à repérer d'autres rescapés. Je ne pouvais pas supporter le fait de ne pas descendre les chercher, mais les arguments de Morgan étaient imparables. J'avais vu le ravin de mes propres yeux, et je ne tenais absolument pas à finir dedans.
  Précautionneusement, nous sortîmes enfin de la piste. Mon ami avait dit vrai ; les rochers qui la bordaient avaient encaissé le plus gros du choc, si bien que la pente hors-piste qui s'étalait devant nous était quasiment restée vierge de toute trace. Tout le contraire de celle que nous laissions derrière nous, un véritable champ de mines.

- On risque rien ? demandai-je, anxieux. C'est pas un parcours balisé et sûr, ça...

- On risquera moins en progressant à pied, avec précaution, qu'en dévalant ça à fond la caisse sur nos skis - qui de toutes façon doivent être morts et enterrés. Et puis...

  Je regardai Morgan fouiller les environs avec attention, avant de triomphalement extirper un bâton de derrière un petit rocher et de l'herbe gelée.

- Je vais sonder le sol avec ça, et tu va rester bien derrière moi. Putain, regarde-nous ; deux glands sans téléphone. C'est la dernière fois que je te dis de lâcher ton portable.

- Ils doivent être morts d'inquiétude, en bas.

- Oui. Sauf Elias et Alexandra. J'imagine que le premier essaye de réquisitionner un hélico, et la seconde doit être en train de hurler sur l'équipe de secours, sûrement trop lente à son goût.

  J'eus un faible sourire, et me sentis un peu plus léger. J'étais encore pas mal secoué, surtout par la pensée que les autres skieurs étaient peut-être morts, mais au moins nous, nous étions vivants et valides.
  Nous entamâmes donc la longue descente, Morgan sondant scrupuleusement le sol et me prévenant des endroits où la neige s'enfonçait brutalement. Plusieurs fois la poudreuse traître nous joua des tours, et je paniquais à chaque fois que mon pied disparaissait brutalement dans la neige, certain de me faire engloutir de nouveau. La nuit était tombée, ce qui rendait la progression d'autant plus difficile. La neige et la glace brillaient sous le clair de lune, et plus loin encore il y avait les lumières de la station, proche mais pourtant encore lointaine de nous. Le froid s'étant accentué, nous progressions comme deux pingouins, serrés l'un contre l'autre pour nous tenir chaud. Je ne voulais plus voir un seul flocon de neige de ma vie. En plus, mes pieds souffraient le martyr, engoncés dans ces diaboliques chaussures rigides qui nous faisaient claudiquer. J'avais voulu les ôter sous une impulsion coléreuse, mais Morgan me l'avait interdit et à raison ; en chaussettes dans la neige par cette température, je ne serai pas allé bien loin. Morgan avait enlevé ses grosses lunettes, nous laissant découvrir une longue estafilade qu'il n'avait pas sentie à cause du froid. Décontenancés et inquiets, nous nous étions alors plus soigneusement examinés à la recherche d'autres blessures, mais à part de petites griffures dans mon cou, nous n'avions rien relevé d'autre.


  Je ne savais absolument pas quelle heure il était lorsque nous arrivâmes enfin en bas. Nous n'avions pas débouché au pied des pistes vu le détour que nous avions fait, mais sur le grand parking juste à côté. Normalement vide chaque nuit, il était encore très encombré, le remue-ménage ambiant nous indiquant que le bas des pistes accidentées grouillaient encore de monde.

- On fait quoi ? Si on rentre à l'hôtel, on risque de louper les autres, ils doivent être en bas des pistes... avançai-je.

- Faut qu'on aille se déclarer aux secours, pour qu'ils ne nous cherchent plus. Et leur communiquer, grosso modo, le nombre de skieurs qu'on a cru voir, si ça peut les aider.

- Tout ce que tu veux, du moment que, par pitié, je peux enlever ces putain de chaussures.

  Clopin-clopant, nous nous approchâmes de la foule des curieux, des inquiets, des autorités et des secouristes. Si au début personne ne nous prêta attention, nous finîmes par être repérés une fois en pleine lumière. Vu nos mines et la quantité impressionnante de neige qui nous recouvrait encore, ce n'était pas très difficile. Alors que nous étions assaillis de toute part, je laissai Morgan répondre aux questions des secouristes et allai m'écrouler sur le plancher d'une des ambulances, portes ouvertes et gyrophare clignotant. Je n'hésitais pas une seconde à me débarrasser de mes sarcophages pédestres pour enfiler une paire de bottes qui traînaient justement là, me sentant instantanément soulagé et en phase avec l'univers. Épuisé, je me calai ensuite contre l'habitacle, répétant à plusieurs secouristes que non je n'étais pas blessé, tandis que Morgan se faisait soigner sa vilaine estafilade. Sans vraiment m'en rendre compte, je papillonnai, prêt à m'endormir roulé en boule dans mon petit coin, lorsque deux furies nous sautèrent dessus juste avant que mes yeux ne se ferment. Blancs comme des linges et passablement échevelés, Elias et Alexandra s'étaient frayé un chemin jusqu'à nous, et semblaient voir des fantômes tandis qu'ils nous dévisageaient.

- Il y a un bruit qui s'est mit à courir comme quoi deux jeunes étaient revenus tout seuls... Commença Elias, qui me fixait avec une acuité inquiétante, comme s'il se demandait si j'étais bien réel.

- Alors on est venus voir... continua Alexandra, la voix légèrement tremblante. On fait le guet ici depuis l'avalanche, on voulait monter aider aux recherches mais on s'est fait refouler, même quand Elias a trouvé le moyen de passer outre le cordon de sécurité. On a essayé de vous joindre, mais...

- Nos portables sont à l'hôtel, grogna Morgan en se tâtant précautionneusement le front après que les secouristes l'eurent relâché. Ah, je peux vous dire qu'on s'est trouvés cons. Putain, je m'en souviendrais, de ce séjour. J'avais déjà un coquard, regardez ma tête.

- On s'en fout, répliqua Alex. Il y a des gens qui sont morts, là-haut. Ils sont en train de redescendre les corps qu'ils ont pu retrouver, et on... On attendait de voir si...

- Ils sont tous morts ? demandais-je à voix basse.

- Non, il y a cinq personnes qui sont redescendues vivantes.

- Morgan a dit... Enfin, il avait raison, on ne pouvait rien faire... On est vite partis, on ne les a pas cherchés.

- Ce n'est pas de votre faute. Tu crois vraiment que tu aurais pu les retrouver, tout seul et avec tes petites mains, sous toute cette neige ? Il est vingt-deux heures passées, encore un peu et on vous aurai sûrement retrouvés gelés demain, si vous aviez trop tardé.

  Sans un mot, Elias s'était approché et m'avait enveloppé dans une couverture prise dans l'ambulance, attendant visiblement de me ramener à l'hôtel pour me dire le reste.

- Les profs n'ont pas trop flippé ? demanda Morgan dans un bâillement.

- Tu rigole ? Entre vous qui étiez portés disparus, et tous les parents qui ont appelé, c'était un vrai bordel. Enfin, ils sont juste à côté, les secours leur ont dit que vous étiez okay, je pense qu'ils iront remercier tous les saints de la terre après ça. Enfin, après vous avoir tenu la jambe pendant une heure, j'imagine. Quoique, je ne crois pas qu'ils aient réussi à joindre vos vieux, donc...

- Les miens sont en Espagne, ça ne risque pas, fit Morgan.

- Et le mien s'en cogne, dis-je. Même pas, il sera triste que je n'y sois pas resté. On peut y aller ?

  Après une entrevue rapide avec les professeurs accompagnateurs, qui effectivement n'en finissait pas de remercier le ciel, l'une des ambulances nous raccompagna à l'hôtel, absence de navette oblige à cette heure. J'étais tellement fatigué que j'avais l'impression d'être défoncé, et je ne m'étais même pas aperçu immédiatement qu'Elias me portait depuis le hall. En râlant, j'exigeai qu'il me repose par terre, ma mine de déterré suffisant amplement selon moi.

- J'vais dormir chez les gars, nous informa Morgan entre deux impressionnants bâillements. J'ai besoin de rire et de boire un coup. Et comme ça, vous aurez la paix.

  Il attrapa sans cérémonie son oreiller, son pyjama et son portable, puis disparu dans une chambre adjacente, Alexandra sur ses talons, qui vociférait quelque chose à propos "d'immaturité" "soins" et "alcool". Sans plus attendre je me laissai tomber sur nos deux lits collés, fixant le plafond avec béatitude. Je ne me rendis compte que quelque chose clochait qu'une poignée de minutes plus tard ; loin de m'avoir rejoint, Elias faisait les cent pas dans la chambre, comme un lion en cage.

- Qu'est-ce qu'il y a ? fis-je en me redressant d'un bond, inquiet.

  Une nouvelle fois, je perçus son regard anxieux ; celui qui semblait se demander si j'étais bien réel.

- Je suis là, tu sais... Je suis vivant. Bon, un peu surgelé, c'est vrai, mais... tentai-je de plaisanter.

- Ils ont descendu un corps, tout à l'heure, dit Elias à voix basse. J'ai éloigné Alexandra pour qu'elle ne le voit pas. Il était dans un état...

- J'imagine, répondis-je sur le même ton. Tu aurais vu, un pylône s'est fracassé juste à côté de l'endroit où Morgan s'est fait ensevelir, et...

  Je m'interrompis en voyant Elias devenir encore plus blanc que tout à l'heure, me traitant intérieurement d'abruti.

- On... On a eu de la chance. Il m'a dit quoi faire avant que la neige nous atteigne et il a bien fait. On est vraiment désolés, on ne pouvait pas vous joindre pour vous dire qu'on s'en était sortis, et...

  Elias vint s'agenouiller devant moi, me prenant les mains et les enserrant dans les siennes comme s'il avait peur que je m'envole. Je m'interrompis, le regardant dans les yeux, surpris.

- Ivy... fit-il d'une voix enrouée que je ne lui connaissais pas, et qui manqua de me paniquer. Ne me refais plus jamais une peur pareille. Je vais te greffer ce putain de téléphone et te foutre un bracelet électronique s'il le faut.

  Il se mordilla la lèvre, anxieux, et j'attendis la suite, silencieux. On aurait dit quelqu'un qui s'apprêtait à livrer un secret bien enfoui... Ou de grande valeur.

- Je t'aime.






A suivre...










[L'avis du lecteur est toujours le bienvenu !]














4 commentaires:

  1. Quelle suite !!! j'adore!!!!

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  2. Wah... Depuis que je suis ce que tu fais ( et ça fait déjà un certain temps, en fait :3 ) j'adore vraiment tout ce que tu écris, et plus ça vient, meilleur c'est, mais là... là, j'ai cru faire une syncope, vraiment...
    Tu as beaucoup, beaucoup de talent, d'ailleurs et ces trois derniers chapitres ont été super lourds en émotions, et vraiment fabuleux ! C'est... C'est génial !

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  3. AHIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII !!!! OUI OUI JE DIS OUI !!!

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  4. Ah ouais... AH OUAIS!!! *^*
    C'est bizarre, c'est louche, ça pue mais ça m'a fait des papillons dans le coeur <3

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Un p'tit commentaire ? Même si l'auteur est un ours qui n'aime pas être dérangé dans son antre,il apprécie les retours sur son travail,ça l'encourage plus que des smarties ou le dernier tube de l'été.Et il ne mord pas.Normalement.