dimanche 10 janvier 2016

La roue peut tourner.














  Interdit, je gardais le silence, les yeux fixés sur cette petite photo en noir et blanc. Du coin de l’œil, je devinais qu'Alexandra me dévisageait, guettant la moindre de mes réactions.

- C'est... Impossible, finis-je par lâcher.

- Pourtant, il y a ces photos. Tu n'as jamais vu tes grands-parents maternels ? Même quand tu étais tout petit ?

- Non. Jamais. J'ai donc déduis tout seul que je n'en avais plus. Ma mère n'aimait pas les questions, quel qu'elles soient, c'est un truc que j'ai compris très vite dans mon enfance. Après tout, j'avais déjà pas de père, donc ça me semblait pas plus étrange que ça.

- Et ton oncle, il ne parle jamais de ses parents ? Il n'y a pas de photos chez lui ?

- Non, et non. Pour tout te dire, jusqu'à ce que je sois forcé d'habiter chez lui, j'ai à peine mis les pieds dans sa maison, peut-être deux ou trois fois. Et je n'ai jamais vu de photos, ni avant, ni maintenant. Et lui non plus, il ne parle jamais de ses parents. Pour moi, ils ont toujours été... Morts.

  Je m'assis sur le lit, la coupure de journal toujours entre mes mains. Presque malgré moi, mon coeur avait commencé à battre un peu plus vite, un peu plus fort. Un fol espoir se profilait à l'horizon, si rapidement qu'on aurait pu le comparer à un feu de forêt. Toute ma vie, j'avais attendu de me découvrir un parent caché, le plus souvent ce père inconnu, qui m'emmènerait vivre avec lui, qui me donnerait enfin l'amour que chaque enfant mérite.

- Tu pourrais peut-être coller cette photo sous le nez de ton oncle, et lui demander des explications, suggéra Alexandra, qui vint me rejoindre sur le lit.

- Aucune chance. C'est son principal trait de ressemblance avec ma mère ; sa capacité à se foutre totalement de mes questions, et à les éviter simplement en se barrant de la pièce. De toute façon, si ce sont mes vrais grands-parents, et qu'ils sont bien vivants, ils doivent être sacrément brouillés avec lui pour que je ne les aie jamais vus. Comme avec ma mère. Et si ça se trouve... Si ça se trouve, ils sont même pire qu'eux. Les chats ne font pas des chiens.

- Je ne crois pas, fit doucement Alex en reprenant la coupure de journal. Les parents qui gardent des photos de leurs enfants, bien en évidence dans la maison, c'est forcément parce qu'ils les aiment. Et que souvent, ils leur manquent.

  Indécis, je la regardais. Semblant une fois de plus lire dans mes pensées, Alexandra me fit un sourire :

- Je suis sûre qu'on peut les trouver dans l'annuaire. Si tu as envie de les rencontrer.



  Et c'était ce que nous avions fait. J'avais été réticent durant quelques jours, apeuré à l'idée de ce que je risquais de découvrir, mais la curiosité et l'espoir avaient finalement été les plus forts. Mon nom de famille étant peu commun, ce fut un jeu d'enfant. Alexandra me suggéra de leur téléphoner d'abord ; je refusais. Au fond de moi, j'étais presque devenu certain, ces derniers jours, que mes grands-parents étaient au courant de mon existence, et n'avaient jamais cherché à me connaître pour autant ; aussi, je ne voulais pas leur laisser la possibilité de me raccrocher au nez, puis de refuser de m'ouvrir leur porte. Je voulais jouer sur l'effet de surprise pour jauger leurs véritables réactions.
  Il me fallut encore quelques jours supplémentaires pour me décider à leur rendre visite. J'étais aussi excité que terrifié ; après tout, les membres de ma famille avaient tous une fâcheuse tendance à me détester, pour le seul crime d'exister. J'espérais si fort que ce serait différent, cette fois-ci. Cette histoire obnubilait tellement mon esprit que, pour la première fois depuis un mois et demi, j'arrivais à me sortir d'Elias de la tête pendant plusieurs heures consécutives, qui m'offraient un repos bienvenu. Pourtant, ma première réaction, après avoir pris la décision de rencontrer ce couple âgé, avait été de lui téléphoner pour lui annoncer la nouvelle ; j'étais tellement chamboulé que durant un instant, un minuscule instant, j'avais même oublié que nous avions rompu. Mais au lieu de replonger dans un abîme de tristesse et de remords, je me forçais à aller de l'avant ; j'avais perdu mon copain, mais je pouvais peut-être retrouver une partie de ma famille.
  Aussi, un samedi matin, je me présentais à l'adresse dénichée dans l'annuaire, Alexandra à mes côtés. Elle avait proposé tout naturellement de m'accompagner, devinant sans peine les affres du doute et de l'appréhension dans lesquels j'étais plongé. J'avais accepté avec gratitude ; même si au fond de moi, j'aurai tellement aimé qu'un Elias aimant m'accompagne, sa présence m'était infiniment précieuse.
  Pour cette première rencontre, j'avais décidé d'être sobre ; pas de maquillage trop marqué, pas trop de chaînes, de clous, pas de trous dans mes vêtements. Je tenais à donner une bonne image de moi, sans pour autant me déguiser, dissimuler ma personnalité et le style qui l'accompagnait. J'étais si anxieux que mes paumes pleuraient, m'obligeant régulièrement à m'essuyer les mains sur mon jean. Néanmoins, je ne ralentissais pas le pas, ne tentais pas de faire demi-tour ; à côté de moi, Alexandra respectait mon silence, préférant garder le nez sur son smartphone afin de suivre le bon itinéraire.
  Et enfin, nous y fûmes ; un quartier calme, semblable à ceux qu'habitaient Alex ou encore mon oncle. Entourée de deux habitations plus grandes, la maison semblait bien petite, mais dotée d'un charme certain, un peu vieillot, un peu passé, mais indéniablement chaleureux.   
  Le petit jardinet qui l'enclavait croulait sous les fleurs vives et colorées, et chaque fenêtre avait sa petite jardinière. Les volets étaient d'un beau citron pastel, et quelques petites abeilles en céramique décoraient un pan de l'un des murs. Sur le perron, sous un petit porche en verre irisé, il y avait des bottes en caoutchouc usées, des petits instruments de jardinage, et un gros chat roux somnolent. 
  Sans prévenir, les larmes me montèrent brusquement aux yeux, et je dus vite les refouler afin qu'Alexandra ne les voie pas. Les mains tremblantes, je ne pouvais détacher mes yeux de cette petite maison accueillante, véritable projection de mes espérances d'enfant maladroites, peut-être même encore plus belle et prometteuse que dans mes vieux rêves.

- Je sonne ? me demanda doucement Alexandra, qui avait souri en découvrant la maison, apparemment pas inquiète pour un sou.

  J'acquiesçais d'un bref signe de tête, la gorge trop nouée pour émettre autre chose que de vagues borborygmes. Alex appuya donc sur la sonnette, avant d'ouvrir le petit portillon de bois et de m'entraîner vers le perron, sa main tenant fermement la mienne. Face à la porte, à côté du gros chat roux qui nous toisait d'un air méfiant, nous attendîmes, mon cœur battant à tout rompre. J'étais tout aussi nerveux à l'idée qu'il n'y ait personne, qu'à l'idée que quelqu'un nous ouvre. Je jetais un regard affolé à Alexandra, qui me retourna un clin d’œil tout en pressant ma main dans la sienne. Et alors que j'allais tourner de nouveau la tête vers la porte, celle-ci s'ouvrit.
  Sur le seuil se découpait à présent une toute petite vieille, minuscule mais pourtant à peine voûtée. Elle avait de grands yeux bleus brillants, les mêmes - j'eus l'impression de recevoir un coup de poing à l'estomac - que ceux de ma mère. Ses cheveux courts et bouclés, du même blanc immaculé que les miens, étaient très fins et semblaient former une auréole neigeuse autour de sa tête. Outre ses yeux, l'ovale fin de son visage me rappelait indéniablement celui de ma mère et, au-delà encore, le mien. Elle tenait un chiffon à la main ; chiffon qu'elle laissa bientôt choir sur le sol, alors que ses yeux rencontraient pour de bon les miens.

- Louis, cria-t-elle. Louis !

  J'échangeais un regard interloqué avec Alexandra ; mais comme le dénommé Louis n'avait pas l'air d'approcher, la vieille dame nous fit signe d'entrer, en oubliant son chiffon, qu'Alex ramassa au passage. Indolent, le matou nous suivit avant que la porte ne se referme, sa queue touffue en l'air, comme un point d'interrogation farfelu.
  Je fis quelques pas dans le petit vestibule et m'arrêtais, intimidé, n'osant aller plus loin. Avec curiosité, je dévorais les lieux du regard ; une agréable odeur de cire d'abeille flottait dans l'air, et tous les murs que j'apercevais étaient lambrissés de panneau de bois d'une chaude couleur miel. Des meubles anciens occupaient le vestibule, et le salon qui se devinait au-delà, ainsi que de confortables fauteuils et des petits tabourets de bois. Un piano laissait deviner son imposante silhouette dans un coin du salon, et certains pans de murs étaient occupés par des ensembles de cadres en bois, abritant de nombreuses photos. Près du piano, un homme âgé était confortablement installé dans une vieille causeuse, du même tissu que les fauteuils, manifestement occupé à lire son journal quelques instants auparavant.
  Lorsqu'il leva les yeux vers nous, je fus suffoqué de découvrir le portrait plus âgé de mon oncle, mais dénué de son regard terne et de ses lèvres au pli amer.
  Avec stupéfaction, il nous regarda tous les deux, avant de se tourner vers son épouse :

- Mais enfin, Viviane, qui sont-ils ?

  Mais Viviane ne répondit pas, occupée à me dévorer du regard en se tordant les mains, le visage inondé de larmes. Me voyant pétrifié, Alexandra me poussa discrètement du coude.

- Je... Je m'appelle Ivy, et... Et... Je suis votre petit-fils.











  Un mois et demi avait passé. Un mois et demi de silence, durant lequel il avait rongé son frein. Dans sa tête, des scènes de réconciliation se succédaient à des scènes de vengeances, des visions de leurs étreintes faisaient suite à des images meurtrières.
  Depuis un mois et demi, il n'avait pas prononcé le nom d'Ivy. Pas une seule fois. Pourtant, ce nom était gravé au fer rouge derrière ses paupières, apparaissant dès qu'il fermait les yeux. Ces trois lettres le hantaient, comme tout autant de souvenirs. Morgan avait bien essayé de le faire parler ; il s'était heurté à un mur. Un mur, c'est ce qu'Elias était devenu. Un mur, c'est ce qu'il fixait chaque matin, et chaque soir, longuement, avant de se lever ou de se coucher. Le mur de sa chambre portait encore les traces de ses poings, de son sang. Un désordre indescriptible régnait dans la chambre autrefois si bien rangée, si bien contrôlée. Il avait interdit au moindre individu vivant dans la maison d'en franchir le seuil, seul Richard III recevant cette permission. Soupçonneux, le couple parental avait bien mené son enquête, et ajouté un peu plus de désordre dans la chambre pendant ses fouilles, s'attendant visiblement à dénicher de la drogue, de l'argent, des armes ou du matériel pornographique. Après avoir fait chou blanc, ses parents avaient laissé Elias dans son marasme, satisfaits de ne rien trouver qui puisse mettre en péril, une fois de plus, la réputation familiale.
  Elias ne mangeait plus. Ne dormait plus. Ou si peu. La flamme de la colère brûlait trop fort en lui, pour se contenter de quoique ce soit d'autre que de longues heures de veille silencieuse, à ruminer encore et encore.
  Plus d'une fois, il s'était vu aller trouver Ivy, et lui planter une lame effilée droit dans le cœur, en même temps qu'il capturerait la dernière étincelle de vie dans ses yeux, son dernier soupir au coin de ses lèvres. Il avait patiemment orchestré sa mort avec une exaltation mêlée d'horreur, avant de chasser ces pensées morbides de son esprit. Il s'était alors mis à le guetter, chaque jour au lycée, le scrutant dès qu'Ivy ne faisait pas attention à lui. Elias était presque doué d'un sixième sens concernant Ivy, qui lui permettait à coup sûr de savoir quand celui-ci lèverait les yeux, croiserait son regard. Il avait réussi, il le savait, à le persuader qu'il l'ignorait complètement ; mais oh, que c'était loin d'être le cas. Elias le guettait comme un loup guette sa proie, afin d'être bien certain que jamais, jamais il ne se tournerait vers quelqu'un d'autre. Cela, il ne le supporterait pas ; et quand bien même il refuserait qu'Ivy l'approche de nouveau jusqu'à la fin des temps, jamais il ne lui permettrait un second écart. Il était à lui, et à lui seul.

  Mais il l'avait trahi.
  Trahi.
  Et cela, c'était impardonnable.
  C'était comme un crime de lèse-majesté.
  Comme un meurtre.
  Cela ne pourrai jamais être pardonné.

  Morgan l'avait supplié de le laisser tranquille, de ne rien lui faire de mal. L'imbécile. La trahison appelait la vengeance, quel qu'en soit le prix.
  Alors, il avait réfléchi. Ne plus avoir mal était devenu secondaire au fil des jours ; seul comptait le désir d'infliger une douleur équivalente à Ivy. S'il avait auparavant cherché à le faire crier de plaisir un nombre incalculable de fois, il appelait maintenant ses hurlements de douleur avec ardeur. Et ses larmes.

  Surtout ses larmes.

  Il avait longuement réfléchi, des plans de vengeance invraisemblables, trop compliqués, surréalistes, se succédant dans son esprit. Il faisait fausse route, il le sentait. Et enfin, la réponse, évidente, s'était imposée à lui lors de sa dernière nuit de veille.

  La plus simple.
  La plus primaire.
  La plus ignoble.

  Elias s'était brièvement senti revivre. Il avait enfin un but, de nouveau.
  Lentement, il avait recommencé à s'alimenter. Il avait patiemment rangé, nettoyé sa chambre, son mur, comme si rien ne s'était passé. Ses traits fatigués avaient de nouveau fait place à ses sourires figés, faux, qu'il travaillait depuis si longtemps. Et il avait commencé l'ébauche d'un nouveau plan, sa solution pour se venger nécessitant une bataille. Une bataille déjà à moitié gagnée, à vrai dire, il le savait à présent ; néanmoins, l'ennemi était trop rusé pour qu'il se permette une seule erreur.
  Cette bataille était absolument nécessaire. Oui, il le fallait. D'ailleurs, peut-être même que c'était au-delà de sa vengeance, qu'elle lui permettrait de faire d'une pierre, deux coups ; un roi ne pouvait rester seul. Un roi ne pouvait s'enfermer indéfiniment dans une tour. Un roi trahi pouvait forcément retrouver la plénitude, avec quelqu'un qui avait déjà fait ses preuves. Quelqu'un qui avait payé pour sa trahison, quelqu'un qui se damnerait plutôt que de le trahir à nouveau.

  Un roi avait besoin d'une reine.

  Elias avait besoin d'Alexandra.




A suivre...






[L'avis du lecteur est toujours le bienvenu !]




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2 commentaires:

  1. J'ai vraiment mal au coeur pour Ivy, lui qui ne demande qu'un peu d'amour pour son coeur meurtri.

    Si Elias savait à quel point leur rupture est déjà une vengeance suffisante, oserait-il faire encore plus fort que ça ?

    Si Elias et Alex se mettent les deux contre Ivy, il n'y a pas de doute qu'il finira détruit ou suicidé.

    Je ne pense pas qu'Alex trahira Ivy, mais je ne sais plus si Alex est au courant de la raison de la rupture...Elle ne le trahira pas hein ?

    Mais je comprends Elias, j'aurais réagi pareil à sa place...

    Que penser, que penser !

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  2. Olala, je me fais peut-être un film, mais j'ai bien peur que cette histoire de famille retrouvée ne soit justement la vengeance d'Elias... Mais Alexandra n'aurait pas suivi quand même...
    Non je les aime tellement ensemble ces deux là, faut pas qu'ils se fassent du mal, il faut qu'ils se réconcilient >< (et puis je pourrais pas garder le badge d'Elias sur ma trousse s'il fait un coup comme ça :o )
    Arg tant de questions, vite vite vite la suite ! :D

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Un p'tit commentaire ? Même si l'auteur est un ours qui n'aime pas être dérangé dans son antre,il apprécie les retours sur son travail,ça l'encourage plus que des smarties ou le dernier tube de l'été.Et il ne mord pas.Normalement.