samedi 6 février 2016

Danse avec moi















  Lundi matin, Elias trouva Alexandra seule, du côté des casiers des élèves. Sa Némésis semblait affairée tandis qu'elle rangeait mollement ses cahiers et, lorsqu'Elias vint nonchalamment s'appuyer contre le casier voisin, il ne récolta qu'un vague froncement de sourcils après une poignée de secondes incertaines. La partie adverse ne semblait pas très en forme, ou bien alors, elle avait travaillé sa suprême indifférence encore mieux que d'habitude.
  Quoiqu'il en soit, c'était de bon augure.

- Tu me dois encore un service, attaqua Elias sans préambule, tout en jonglant machinalement avec ses clés de moto.

- Je te demande pardon ? Je tiens mes comptes à jour. Je ne te dois rien, hormis un ou deux coup de pied au cul qui te feraient sans doute beaucoup de bien.

- Ma chérie, tu tiens peut-être bien tes comptes, mais tu as la mémoire très courte, quand ça t'arrange. La dette que tu as envers moi, tu l'as contractée avant notre... Petite brouille. Je tiens aussi parfaitement mes comptes à jour. 

  Alexandra referma son casier d'un coup sec, et se tourna enfin vers Elias, main sur la hanche et les yeux flamboyants. Elias ne savait pas ce qui avait pu la faire paraître autant déconnectée il y a quelques minutes, mais il fut flatté, en son for intérieur, de parvenir encore à l'échauffer en si peu de temps.

- Tu appelles dette le fait que tu aies empêché deux types de me malmener ? Alors quoi, si je suis ton résonnement, je t'épouse si tu me sauves la vie un jour, c'est bien ça ?

- Ne dis pas de sottises, je suis bien plus enclin à protéger ta vertu plutôt que ta vie. 

  Évitant en riant le coup de sac à main qui lui était destiné, Elias poursuivit :

- Ne fais pas cette tête. Je te propose de solder ta dette de façon plutôt agréable ; accompagne-moi à un dîner mondain mercredi. C'est l'un des plus fameux de la saison, en plus.

  Alexandra le dévisagea froidement quelques secondes, avant de détourner brusquement les talons.

- Hors de question. Vas-y avec une poupée gonflable, c'est tout ce que tu mérites.

- J'y avais déjà songé, mais même les modèles les plus performants sont incapables de danser la valse, répliqua Elias en lui emboîtant tranquillement le pas. Non, c'est toi que je veux.

  Alex s'arrêta brusquement. Tout compte fait, il l'avait peut-être un peu trop échauffée.

- T'es vraiment gonflé. Tu me demandes de venir parader avec toi là-bas comme si de rien n'était ? Comme si tu ne venais pas de rompre avec...

- Ne prononce pas ce nom-là, siffla Elias, qui faillit laisser glisser son masque de bonne humeur.

- Ah ouais ? Contrairement à toi, je ne me voile pas la face, riposta Alex sur le même ton.

- Pardon ? Ma belle, tu me donnes le bâton pour te faire battre, là. Tu ne crois pas que dans ce domaine, tu me surpasses clairement ?

  Elias soutint le regard de chat furieux et contrarié dans ses plans qui lui faisait face, sans ciller. Oui, décidément, quelque chose clochait, ce matin-là ; Alexandra ne se battait que du bout des griffes. Néanmoins, mieux valait la caresser dans le sens du poil.

- Je ne te demande pas de m'épouser, comme tu disais si bien, mais juste de m'accompagner. Tu connais mes parents, tu sais très bien pourquoi je viens te chercher. Et puis... Ce sera comme au bon vieux temps, hm ? Avoue qu'on faisait la paire, tous les deux. On était vraiment assortis.

  Comme Alex ne réagissait pas, le fixant toujours avec un air furieux, Elias poursuivit :

- Personne n'a besoin de le savoir. Personne ne nous verra.

  "Personne" faisait évidemment référence au sale petit traître, ils le savaient tous les deux. Comme Elias s'en était douté, ce fut cet argument qui fit mouche.

- Et qu'est-ce qui te fait penser que j'ai envie de me coltiner ta famille toute une soirée? demanda lentement Alexandra, manifestement pour gagner du temps. Si c'est Morgan qui la déteste juste après toi, moi, je suis à deux pas derrière lui.

- Parce que tu adores les événements mondains, ne dis pas le contraire. Et parce que tu excelles là-dedans, et que je suis le seul à pouvoir te suivre quand tu te déchaînes. Ne nie pas.

  Enjôleur, sûr de son petit effet dans ce couloir désert, Elias lui tendit une main dans une parodie romantique.

- Alors ? Acceptes-tu d'être ma reine une toute dernière fois ?



  Mercredi en fin d'après-midi, le taxi d'Elias s'immobilisa devant la maison d'Alexandra sans un bruit, cinq minutes avant l'heure convenue. Glissant un généreux pourboire en même temps que la somme demandée dans la main du chauffeur, Elias ouvrit sa portière.


- Soyez là à dix-neuf heures pétantes.

  Sans attendre de réponse, il passa le portail et vint sonner à la porte familière, après s'être assuré qu'Alexandra n'était pas sur son petit balcon. Ce fut sa mère qui vint lui ouvrir, les traits tirés et un torchon de vaisselle à la main.

- Ah, bonsoir Elias. Il n'est pas un peu tôt pour votre soirée ?

- Je viens simplement passer un peu de temps avec votre fille avant. Et l'aider à se décider parmi ses innombrables paires de chaussures.

  Nathalie eut un sourire, et s'effaça pour le laisser entrer.

- C'est gentil de l'emmener faire la fête avec toi, ça lui changera les idées.

  Elias acquiesça avant de se diriger vers l'escalier, prenant mentalement note d'interroger Alexandra sur ce qui clochait. D'après ses dernières informations, Morgan lui-même n'était au courant de rien, s'il se passait au moins quelque chose.
  Il trouva Alexandra dans sa chambre, les cheveux relevés en un chignon de fortune, plantée devant son miroir et manifestement indécise au milieu d'une bonne dizaines de tenues.

- Eh bien, je dois dire que je pensais te trouver en sous-vêtements, mais tu es encore en peignoir. Tu régresses.

  Alexandra lui jeta un regard noir, puis soupira de lassitude.

- Je n'ai jamais été sûre de la façon de m'habiller avec tes requins de compagnie, et maintenant que j'ai bien perdu le fil, tu me traînes à un dîner pédant où va s'agiter tout le gratin de la ville. Je ne sais absolument pas si je dois privilégier le cher au distingué, ou l'inverse.

- Privilégie ce qui te va le mieux, répondit Elias en allant s'installer dans le fauteuil près de la fenêtre, après en avoir ôté une nuisette. En plus de ton cerveau et de tes sarcasmes, c'est ton corps que j'emmène, fais-les donc baver. Surtout mon crétin de demi-frère.

- Aux dernières nouvelles, je ne suis pas une prostituée, et tu n'es pas mon maquereau, tu le sais, ça ?

- Ne fais pas semblant d'être offusquée. Aux dernières nouvelles, tu aimais mes compliments, même quand ils sont tournés de façon douteuse.

- Hmpf.

  Alors qu'Alexandra se lançait dans une nouvelle confection de tenue en assemblant plusieurs vêtements, Elias prit le temps d'observer. Il nota sans peine la chambre moins bien rangée que d'habitude, le nombre impressionnant de mégots dans le petit cendrier, les petites bouteilles de vernis multicolores qui prenaient la poussière, sur la coiffeuse, et à bien regarder Alexandra en elle-même, et les quelques kilos perdus.

- Semaine difficile ?

- Pourquoi tu me demandes ça ?

  Elias détailla Alexandra des pieds à la tête, avec un regard éloquent.

- Tu as maigri.

- Parce que tu connais parfaitement mes mensurations, peut-être ? rétorqua-t-elle, agacée, tandis qu'elle entamait un combat avec un chemisier récalcitrant à sortir de son cintre.

- Bien sûr.

  Elias se leva, et vint lentement se placer derrière son ancienne ennemie. Lui ôtant le cintre des mains, il la fit lentement pivoter face au grand miroir, regardant leur deux reflets.

- Bien sûr que je les connais. Je te connais aussi bien que toi-même, depuis toutes ces années. 

  Elias passa la main le long du corps d'Alexandra, la sentant frémir.

- Tu as maigri.

  Il passa ses doigts dans les boucles dorées qui, aussi loin qu'il se souvienne, avaient toujours eu un parfum de fleur au printemps.

- Tes cheveux ont moins d'éclat que d'habitude.

  Plongeant son regard dans les yeux d'Alexandra, face au miroir, Elias passa deux doigts sur sa joue, frôlant ses longs cils.

- Et le coin de tes yeux est un peu rouge. Tu as pleuré récemment ?

  Avec humeur, Alexandra fit mine de se dégager, mais Elias la retint, emprisonnant son menton entre ses doigts et sa taille de son autre main, la forçant à regarder de nouveau le miroir et à y croiser son regard.

- Dis-moi, susurra-t-il, non sans retenir un sourire en coin.

  L'air furieux, Alexandra lui rendit son regard par le biais du miroir. Il la sentait agitée et fébrile, et il savourait. Il la laissa tout de même s'échapper au final, la connaissant suffisamment pour savoir quand arrêter ce petit jeu.

- J'ai quelques problèmes. Comme tout le monde. La vie te pose des problèmes, je ne vais rien t'apprendre, si ? fit-elle avec une rage difficilement contrôlée dans sa voix, tandis qu'elle s'affairait à ramasser les vêtements éparpillés. Rien que tu n'aies besoin de savoir. Tu ne pourrais rien y faire, de toute façon.

- Fut un temps, pas si lointain, où j'étais très satisfait d'être ton plus grand et principal problème, fit Elias. Je suis navré d'avoir été détrôné...

- C'est rien. C'est juste un problème, pas une fin du monde. Je ne suis pas en danger.

  Elias préféra ne pas insister. Alexandra avait la tête presque aussi dure que la sienne, et il gèlerai en enfer avant qu'elle ne se décide à parler, si elle n'en avait pas envie. Il comptait bien revenir à l'attaque plus tard ; pour le moment, savoir qu'elle n'était pas en "danger", comme elle disait, lui suffisait. De plus, il ne tenait pas à arriver au dîner avec une tornade à retardement à son bras, voir pas d'Alexandra du tout.

- Comme tu voudras. Alors, tu as choisi ce que tu vas porter ?

  Semblant se calmer, Alexandra désigna une longue robe noire fluide et fendue sur le côté, posée sur son lit. L'évaluant d'un coup d’œil, Elias dit :

- Trop austère. 

  Il se dirigea sans hésiter vers sa garde-robe pour y fouiller, sous le regard circonspect d'Alexandra, toujours en peignoir et les mains sur les hanches. Il ne tarda pas à en sortir une robe rouge sombre et son boléro assorti, assez courte et décolletée pour faire son petit effet, sans néanmoins tomber dans le vulgaire. De toute façon, il n'avait jamais rien trouvé de vulgaire dans les affaires d'Alexandra, cette dernière sachant toujours où se trouvait la subtile limite.

- Ce sera parfait.

 Alexandra le fixa un petit moment, puis vint prendre le cintre qu'Elias lui tendait.

- On croit rêver, marmonna-t-elle.



  Un peu plus tard, Elias et Alexandra se présentèrent, à l'heure, à la réception. Elias s'était lui aussi changé chez Alexandra, prenant soin d'y laisser ses affaires comme prétexte pour revenir plus tard. Il chassa d'une pichenette un grain de poussière égaré sur sa chemise impeccablement cintrée, jetant un regard en coin à Alexandra, élégamment accrochée à son bras. Son visage méfiant et renfrogné de tout à l'heure n'était plus qu'un souvenir, à présent remplacé par l'air et l'aura angélique qui trompaient et charmaient le monde à toute heure.

- Tes parents, à droite, susurra-t-elle en même temps qu'elle décochait un sourire des plus charmant alentour.

- Je sais. Mais nous ne partageons pas nos opinions politiques, répliqua Elias, pince-sans-rire.

  Alexandra lui jeta un regard amusé, se retenant de rire alors que leurs pas les menaient, invariablement, vers le couple parental.

- Tiens, bonsoir, Alexandra, fit Alexis, avec un air à la fois fier et soulagé qu'Elias ne lui avait pas vu depuis de longs mois le concernant. Elias ne nous avait pas précisé que...

- C'est assez récent, ronronna Alexandra, anticipant, comme à son habitude, ce qui allait suivre.

  Tout sourire, elle accepta la légère poignée de main d'Alexis, avant de presser sa joue contre celle, poudrée, de Clarissa, non sans légèrement presser le bras d'Elias au passage : "tu ne perds rien pour attendre".
  Clarissa rendit un sourire un peu aigre à Alexandra ; Elias fut fort aise de constater que sa mère avait l'air de quelqu'un qui vient d'avaler un citron entier. Alexandra avait plusieurs fois remis Clarissa à sa place, bien que poliment et avec le plus beau sourire du monde, affront que la mère d'Elias n'était pas prête d'oublier. Mais au moins, elle ne pourrait faire aucune remarque ; Alexandra était une "vraie fille", après tout.
  La petite comédie terminée, Elias fit faire un tour de salle à Alexandra, comme ils l'avaient tacitement prévu. En même temps qu'il s'assurait que tout le monde la voyait bien à son bras, Elias se surprit à apprécier, de nouveau, leur partenariat, la façon qu'ils avaient toujours eue de s'accorder immédiatement, d'être presque le reflet l'un de l'autre. La main posée sur son bras, ni trop légère ni trop ferme, Alexandra suivait ses pas sans même le consulter du regard, souriant aux personnes qu'il fallait, échangeant des regards complices lorsqu'ils croisaient quelqu'un qu'ils détestaient tout deux. Somme toute, tout le contraire d'Ivy, qui aurait été fort en peine de mener cette petite comédie, du moins instinctivement. Elias doutait même qu'ils aient pu s'accorder sur un seul pas de danse, tant ils avaient été des contraires. Et pourtant...
  Alors qu'ils faisaient halte le temps de saluer l'hôtesse des lieux, Elias croisa le reflet d'Alexandra, et le sien, dans l'une des grandes vitres de la salle. Oh oui, ils étaient accordés, presque jumeaux, persuadant sans peine le monde entier qu'ils étaient faits l'un pour l'autre. Ils avaient presque le même regard, le même sourire charmeur de façade, la même façon de se tenir, fiers et élégants, mais surtout solidement campés sur leur position, prêts à ne rien lâcher.
  Et pourtant...
  Cette association-là était creuse, à présent. Une belle image, sans rien derrière. Une perfection mièvre.
  Ivy ne s'accordait pas avec lui. Ivy était incapable de tricher, Ivy aurait extraordinairement dénoté dans cette soirée guindée, pleine de faux-semblants et d'hypocrisie, où les robes de soirées et les costumes impeccables dissimulaient des êtres sans cœur, sans âme.
  Il aurait été la seule chose véritable dans cette salle, la seule.
  Mais ça n'avait pas marché. Elias avait fait confiance à une association bancale, qui avait certes produit des étincelles et un grand feu de joie, mais fini en cendres.
  Alors, autant choisir ce qui était trop figé pour voler en éclats.
  Autant choisir Alexandra.




A suivre...








[L'avis du lecteur est toujours le bienvenu !]






_____________________________________________________________________________________________________


Petit rappel :

l'édition reliée de No One Can Die (exemplaire de 666 pages, comportant des illustrations et des chapitres totalement inédits) est disponible à la vente ! Vous pouvez vous la procurer sur Lulu.com, Amazon, ou bien directement auprès de l'auteur en envoyant un mail à l'adresse Ladistylo@outlook.fr ;)




1 commentaire:

  1. Raaahhhh ! Elias m'agace au plus au point quand il fait son manipulateur !


    J'adore par contre ce couple. Bien que creux les deux s'accorde si bien que c'est vraiment plaisant de les imaginer dans ce genre de soirées.
    Hâte de lire la suite :3

    RépondreSupprimer

Un p'tit commentaire ? Même si l'auteur est un ours qui n'aime pas être dérangé dans son antre,il apprécie les retours sur son travail,ça l'encourage plus que des smarties ou le dernier tube de l'été.Et il ne mord pas.Normalement.